Hommage

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En 1958, dans la collection Civilisation d’hier et d’aujourd’hui, fondée par René Grousset, paraissait un livre flamboyant, Classes laborieuses et classes dangereuses, à Paris, pendant la première moitié du XIXe siècle. Louis Chevalier restera l’auteur inoubliable de ce chef-d’œuvre étrange et inclassable (P.-A. Rosenthal, J. Coulon). Professeur au Collège de France depuis 1952, Louis Chevalier infléchissait ici de façon essentielle la trajectoire de sa réflexion. À la confluence de l’histoire urbaine et de l’histoire de Paris, de l’histoire et de la littérature, Classes laborieuses et classes dangereuses semble aujourd’hui encore rassembler toutes les interrogations d’un moment de l’Histoire et de l’historiographie du XXe siècle. Du démographique au social, du social au politique, voilà confrontés les hésitations, les choix, les remords de la société des historiens français, les projets proposés et réalisés, les idées lancées et non reçues qui sont son lot.

S’il est commode de retenir ce moment pour rappeler ici le souvenir et la mémoire vivants de Louis Chevalier que certains ont croisé et connu mieux que moi – et c’est un de mes grands regrets – ce n’est pas sans se rendre compte que c’est un choix périlleux. Il met l’accent sur un coup d’éclat, mais il laisse dans l’ombre les processus et le terreau qui ont permis sa création, mais il infléchit trop nettement la trajectoire d’une vie et celle de l’élaboration d’une œuvre entre l’avant et l’après, entre ce qui est parfois occulté et ce qui est malheureusement entendu d’une manière qui n’aurait en rien convenu à la personne complexe et à la vie de Louis Chevalier, comme à ses idées enrichissantes. N’oublions pas ce qu’il a écrit dans ses mémoires (les Relais de Mer) qui sont surtout l’histoire des hommes pour le temps qu’il a vécu et sont faites, surtout d’histoires — au pluriel et en minuscule — : Malgré tout le labeur et le mérite des historiens, je ne crois guère à la résurrection des temps qu’on n’a pas vécus, à moins que la littérature ne vienne leur donner un sérieux coup de main, leur apportant ce qui est absent des textes : les sensations, les passions, la vie. C’est là, tout autant qu’une originalité de position entre le milieu académique et la société politique et civile, un fil rouge auquel on peut se fier pour lire ensemble l’œuvre et la vie, une sensibilité qui ne sépare à aucun moment l’intelligence des choses et la matérialité des idées que Louis Chevalier observait dans les changements de la capitale et d’une société dont il ne partageait pas valeurs et choix. Si les villes peuvent aussi à leur façon mourir, comme il l’a souligné en reprenant les vers d’un poète oublié du Bas-empire Rutilius Namatianus, Cernimus exemplis oppida posse more (De Reditu suo, V, 414, L’assassinat de Paris, 1977, p. 1), c’est que les sociétés traversent dans l’Histoire des épisodes de fièvre et de crise dont elles se tirent avec plus ou moins de chance. L’historien Louis Chevalier se préoccupait de comprendre les mécanismes et les engrenages de ces moments et c’est la leçon qu’il a construite dans une trajectoire originale qu’il nous lègue, au Collège de France, et souhaitons-le, bien au-delà.

Cet engagement original dans les combats du présent se situe au terme d’un mouvement de formation, de réalisation, de production premier et d’activités intellectuelles et enseignantes riches, et comme tel méritant mieux que les remarques brèves qu’on lui a consacrées à l’été de sa disparition, en août 2001. Issu d’une famille modeste, passé par les lycées provinciaux et la Khâgne d’Henri IV, élève d’Alain, il intègre l’École Normale Supérieure en 1932. Il enseigne à Reims à partir de 1938. En 1941, le voilà Professeur à l’Institut d’Études politiques de Paris qu’il ne délaisse pas totalement pour venir occuper ici, en 1952, la chaire au titre significatif d’Histoire et structures sociales de Paris et de la région parisienne (fondation de la ville de Paris). Derrière ce squelette chronologique, nous ne devons pas oublier la triple leçon impliquée dans cette traversée.

Louis Chevalier, de sa Vendée natale à Paris, du modeste village d’Aiguillon-sur-mer aux honneurs de la capitale, peut illustrer un élitisme républicain évident, une promotion éclatante. C’était à ses yeux une manière de lire comment un terreau rural, maritime, une tradition de familles maintenues sur place, mobilisées ailleurs, produit des descendants humbles ou illustres. Paysan, éleveur et entraîneur de chevaux, vétérinaire, négociant et marchand, marin du commerce, près de tous et un peu au-delà, le cheval et la mer, la terre et la route, une fortune instable et médiocre dominent déjà ses premiers éveils. Venu de la France profonde, il était intuitivement armé pour comprendre le changement et les différences, les convenances ; ainsi dans le domaine religieux, et les ouvertures, ainsi l’école, au point, écrit-il, que raconter l’école c’est raconter, décrire tout Aiguillon : Tiens voilà les vaches qui passent, tiens voilà les enfants qui vont à l’école ou qui en viennent. À ses camarades et à ses maîtres, il doit l’expérience du village, du monde proche et lointain, de la vie. Là, sans doute, se noue ce qui, en 1952, devient affirmation consciente de la manière de faire et dire l’urgence et les chances d’un effort d’Histoire sociale. De l’après première guerre mondiale au dernier quart du vingtième siècle, le lien ne se rompt pas avec l’Aiguillon et un monde jamais perdu.

Le passage à Paris ouvre, on s’en doute, un autre champ d’expérience et il autorise une seconde leçon. De la Khâgne à l’Institut d’Études Politiques, Chevalier a rencontré, fréquenté, écouté des esprits éminents, des amis intelligents plus tard célèbres : André Siegfried, Roger Dion, Daniel Halévy, Georges Pompidou, Raymond Aron, Jean Stoezel illustrent tous un milieu intellectuel particulièrement attentif à l’évolution du moment et particulièrement enrichissant du point de vue de la réflexion historique, sociologique et philosophique. Décisif sans aucun doute, le passage à l’Institut National d’Études Démographiques après la tentative infructueuse d’entrer en 1942 à la Fondation Carrel. Louis Chevalier fait partie de l’équipe originelle rassemblée par Alfred Sauvy qui lui confie la responsabilité des travaux et publications du service historique et géographique de l’INED. Voilà qui situe Louis Chevalier, lecteur de Maurice Halbwachs auquel il rend hommage dans sa leçon inaugurale, dans une autre tradition, et voilà qui lui confère en France et dans le monde de l’après seconde guerre mondiale, une position éminente en matière d’histoire des populations dans laquelle il intervient en expert plus particulièrement pour la revue Population. Il y rend compte de la Méditerranée de Braudel, de l’Histoire des populations françaises d’Ariès. En même temps, les cours du professeur et l’activité du démographe contribuent à faire entendre la voix de la discipline tant dans l’Université qu’ailleurs, il participe à la création de plusieurs enseignements démographiques dans les universités françaises, il rédige le manuel Dalloz consacré à la démographie (1951). C’est pourquoi certains liront encore au moment de sa parution Classes laborieuses et classes dangereuses comme un livre de démographe.

C’est pourquoi aussi le dialogue avec Fernand Braudel s’avère particulièrement difficile, comme en témoigne le compte-rendu publié dans les Annales par notre collègue opposé à l’impérialisme démographique, déconcerté par ce qu’il voit comme un manifeste et un défi, dans ce qu’il nomme un ouvrage compact et véhément, beau sujet, beau livre, livre noir, et dont l’enjeu est le rapport à l’Histoire économique, mais aussi au relais et à la collaboration de l’ensemble des Sciences Sociales. On a là l’exemple d’un dialogue difficile et également de l’embarras qui existe pour concilier la double irruption des fondements biologiques et des témoignages littéraires ou de l’univers envahissant d’images dont témoigne Classes laborieuses et classes dangereuses.

C’est à mes yeux un débat qui est loin d’être clos, car son enjeu principal est le problème de la compréhension des états sociaux pathologiques dans leurs causes et dans leurs effets. On entrevoit ici l’intérêt de relire ce grand livre pour comprendre aujourd’hui encore la difficulté des causes mises en jeu et des effets qui ne sauraient surprendre, liées dans la construction des franges noires et rouges du crime et de la violence, de l’insécurité et des moyens de son contrôle. C’est encore ici présente la rencontre de la mesure et des témoignages, celle des leçons construites à grand renfort de chiffres et des interprétations reçues, comme prise de conscience de l’obscurité des profondeurs de la société parisienne en crise, qui reste le problème crucial. Qu’est-ce que la ville des Sciences sociales et celle des historiens ? Qu’est-ce que comprendre le temps pétrifié dans les monuments et les espaces ? Qu’est-ce que cette dynamique et cette accélération que génèrent l’organisme urbain et ses dioptriques culturelles ? Pour qui la ville et par qui la cité ? Voilà les questions majeures que l’œuvre première et pionnière de Louis Chevalier et les travaux qui l’ont précédée et accompagne peuvent encore nous poser avec une conscience aiguë de l’infléchissement d’un rôle civilisateur majeur quand il lui semble que la cité a cessé de libérer les hommes.

Cette perception ne se sépare pas chez lui des leçons tirées de l’expérience théorique et pratique qui est à l’œuvre dans la construction de Classes laborieuses et classes dangereuses comme dans les productions qui précèdent. C’est la troisième leçon qui s’impose à nous, une capacité de contextualiser, mieux aujourd’hui qu’hier, la continuité d’un objet, d’un thème de recherche qui mobilise à part égale l’expert engagé et le savant, historien et démographe. Dans son parcours, Louis Chevalier ne sépare pas la possibilité d’une utilité sociale de l’expertise historique et ses effets sur la mise en œuvre des politiques publiques. Il fut un conseiller des administrateurs, sinon directement du Prince, qu’il veut sensibiliser à un problème majeur, la répartition spatiale de la population, son évolution temporelle, les facteurs et les effets de la migration et de facto la réflexion sur ses mesures et ses observations, sinon sur ses contrôles.

Il se range alors dans la continuité des problèmes posés avant lui par André Siegfried, ceux de la psychologie des peuples et de ses déterminations historiques et géographiques. En plaçant dans sa thèse, soutenue en 1950, la migration et la dynamique des phénomènes sociaux au centre des bouleversements de la civilisation rurale et urbaine ancienne, il lui confère une autonomie décisive. Le phénomène migrateur s’auto-entretient en dehors de toute relation économique et en constant déséquilibre par rapport aux ressources. De là naît l’état biologique de la nouvelle société urbaine. Ce constat qui est développé dans les livres et l’enseignement de 1950 à 1970 puise largement dans une expérience d’expertise.

Louis Chevalier est l’homme de plusieurs rapports pour la délégation générale à l’équipement national, quatre au moins publiés entre 1944 et 1945. Il a participé aux conférences de l’INSEE sur la localisation de l’industrie en France, en février 1948 et en mars il intervient sur la répartition des zones industrielles et sur le rôle de Paris. À l’INSEE, il est collaborateur des enquêtes sur les migrations nationales et internationales produisant des analyses sur les problèmes démographiques nord-africains, en 1947, sur les problèmes parisiens et la décentralisation. En 1955, il est membre des commissions de la main-d’œuvre et de la population au Ministère de la Population et au Ministère du Travail. Il participe à de nombreuses missions temporaires dans les anciennes colonies. Il est expert pour la France à l’UNESCO sur les problèmes de peuplement. De 1956 à 1958, son rôle est actif dans la commission qui prépare l’aménagement des Halles et du Marais et le découpage administratif de la région parisienne. Louis Chevalier est plus tard Conseiller de plusieurs préfets de la Seine, pour les recherches économiques et sociales, afin, rappelle-t-il dans l’Annuaire du Collège de France en 1956 (p. 237) de préparer, avec les services administratifs de la ville et du département, un premier bilan économique et social de l’agglomération parisienne.

C’est donc une Histoire utile qu’il imagine, au service de l’aménagement du territoire et dont l’espoir aurait été de dégager une action efficace sur le terrain, tenant compte des dispositions et de l’histoire des populations. Son domaine est celui de l’actualité, celle d’une France qui se rebâtit après un désastre et où le redémarrage suscite l’appel à la migration. Son espoir est de concilier la connaissance des traditions et de l’histoire avec l’apport des statistiques contemporaines, ainsi que d’infléchir le dirigisme nécessaire et d’éviter les phénomènes d’enfermement dans le monde de l’expertise qu’il pourchassera sous l’appellation de technocratie dont il dénonce l’abstraction. Ainsi conçue, l’histoire n’apparaît pas comme la pourvoyeuse plus ou moins sûre d’exemples à suivre ou à éviter ; elle s’identifie à l’actualité dont elle n’hésite pas à s’annexer de vastes domaines et dont elle refuse de se dissocier. L’enquête contemporaine et l’enquête historique ne sont qu’une seule et même démarche qui s’éclairent l’une par l’autre (Pour une Histoire de la population). De la formation de la population parisienne (1950) aux classes laborieuses (1958), dans les cours des années 1960-1970 consacrés à la société parisienne, aux Parisiens, les enquêtes contemporaines et les problèmes de son temps permettent à Louis Chevalier de rassembler sans solution de continuité documents et interrogations, ainsi de multiplier les points d’interrogation. Entre l’INED, Sciences Po, les administrations, le Collège de France, un terrain d’entente a pu exister et donner à l’œuvre une dimension politique, mais non sans contradiction entre tradition, conservation, changement, réforme, en bref une philosophie essentialiste sans être déterministe, biologisante, mais aussi historiciste, conservatrice sans soute, mais en sympathie avec le peuple et les gens de peu. Louis Chevalier pensait très vivement que la culture se fait plus souvent dans les bistrots qu’ailleurs. Il accordait autant d’importance aux chansons de Frehel ou Damia, aux faits du Petit Journal qu’aux mercuriales des moralistes officiels.

C’est ainsi que l’œuvre est conduite à s’infléchir, délaissant définitivement les statistiques originelles, privilégiant les images et les représentations. Une série de publications générales ou parisiennes en marque l’évolution : les Parisiens (1967), l’Histoire anachronique des Français (1974), l’Assassinat de Paris (1980), Montmartre du plaisir et du crime (1980), Les ruines de Subure, Montmartre de 1939 aux années 1980, sans oublier les Histoires de la nuit parisienne en 1982. Ce sont ces ouvrages qui font de Louis Chevalier un prof’ intelligent, car le public et la grande presse y découvrent une façon de voir et d’aimer la capitale. Louis Chevalier dénonce une politique d’aménagement, de destruction et de construction, en tirant à chaque instant argument de sa connaissance géographique, démographique, historique et littéraire, monumentale et urbanistique de Paris et de ses populations. C’est alors qu’un grand talent littéraire et une verve pamphlétaire l’animent à l’instar des observateurs moraux du siècle des Lumières, un Sébastien Mercier, un Rétif de la Bretonne. C’est alors qu’il retrouve l’accent de ceux qu’il connaît par cœur : Balzac, Hugo, Zola, Miller, Carco et d’autres piétons de Paris. C’est aussi en quelque sorte le tombeau offert à la Mémoire d’une cité aimée que l’on voit disparaître, vieillir et se transformer. Les Barbares et les assassins, les responsables n’ont qu’à bien se tenir. Promoteurs, administrateurs, hommes d’argent, hommes politiques avec un seul but, le profit, ont failli. La destruction des Halles, l’Arche de la Défense — l’Arche du fric, préférait-il dire —, la perte de sens des vieux quartiers comme Montmartre symbolisent à ses yeux le scandale d’un assassinat mémorable. Qu’avez-vous fait de Paris ? , peut-il crier aux responsables, car ils ont parié sur la consommation et ils ont provoqué, programmé l’abandon et le vide. Louis Chevalier, lui, n’abandonnait pas, il dénonçait les mauvais coups.

Son enseignement, ses livres ont enregistré cette inflexion et sans doute une inspiration puisée dans la promenade et l’observation, de la rue du Cardinal Lemoine au Boul’Mich et au Sébasto, de la rue Saint-Denis à Montmartre, surtout la nuit quand la poétique de la ville se révèle. L’objet des cours est un Paris perdu, un Paris disparu, un Paris sans avenir. Le témoignage de ses amis et les réponses données aux journalistes qui appréciaient le personnage paradoxal et convaincant laissent toutefois entendre autre chose qu’un pessimisme complet. Louis Chevalier croyait à la jeunesse et aux refus qu’elle ne manquerait pas d’apporter à la culture municipale des énarques. Louis Chevalier croyait encore aux effets bénéfiques du brassage des hommes venus à Paris de tous les coins du monde.

Le projet historiographique de Louis Chevalier s’est modifié peu à peu et la modernisation de la capitale l’a certainement teinté d’amertume. La place de l’expertise officielle a reculé dans sa vie, mais sans le contraindre au silence et à la perte d’influence, ses œuvres critiques vis-à-vis des choix d’aménagement contestables ont eu un grand écho. On peut aussi encore entendre son influence dans son appel à ne pas céder à la domination des statistiques et de leurs techniques selon les modèles de l’économie ou de la démographie quantitative. Louis Chevalier invitait à faire place au savoir-faire historien dans l’élaboration de la méthode et du récit pour la production d’une œuvre personnelle. On relira alors son œuvre sans séparer artificiellement Classes laborieuses et classes dangereuses des livres qui l’ont suivie, car des années 1850 aux années 1980, c’est une même invitation à comprendre l’imbrication des lectures qualitatives et littéraires, chiffrées et quantitatives qu’ils enseignent. Au défi de précision que lance la statistique s’ajoute le défi de beauté bien plus insupportable qui naît de ces descriptions que j’ai évoquées... précise-t-il dans sa leçon inaugurale. La leçon est alors de réfléchir à l’étroite correspondance qui s’établit entre littérature d’une part, statistique et enquêtes sociales d’autre part. Au temps de la Monarchie de Juillet, comme plus près de nous, c’est le moyen de saisir une inquiétude générale et de lire la réalité sociale de l’Empire des signes qui domine la vie urbaine. Il nous laisse le souvenir d’un personnage fascinant et attachant qui aura réussi à faire de la mauvaise humeur une catégorie analytique. C’est le propre des génies colériques qui ne se résignent pas.

Je tiens à remercier P.-A. Rosenthal, Chr. Charle, Sabine Melchior-Bonnet de leur aide pour préparer ce texte.

Daniel Roche