Hommage

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Lucien Bernot, qui fut professeur au Collège de France dans la chaire de « Sociographie de l'Asie du Sud-Est », était né le 2 décembre 1919 à Gien, dans le Loiret. D'ascendance bourguignonne paysanne, son père, ouvrier aux PTT, avait appris à lire tout seul. Lui-même, ne pouvant poursuivre des études, entra en apprentissage à 14 ans, mais sut choisir un métier pour lequel, il éprouvait beaucoup d'attirance, celui de compositeur-typographe. Il l'exerça, avec des interruptions, durant 10 ans, à partir de 1934 ; interruptions, notamment, à cause d'une entrée dans la clandestinité, sous l'occupation, où le pacifiste et ancien objecteur de conscience qu'était Lucien Bernot partit non pas pour prendre les armes, mais pour, au risque incessant de sa vie, aider des gens poursuivis.

En 1944, alors qu'il travaillait dans la région parisienne, l'idée lui vint de s'inscrire comme auditeur libre au cours de chinois de l'École Nationale des Langues Orientales Vivantes. Son but, dit-il lui-même, était « limité et pratique : apprendre à composer dans cette langue ». Ayant réussi l'examen d'entrée à l'école, il put y devenir élève régulier et obtint le diplôme, par lequel il eut l'équivalent du Baccalauréat.
Il garda toujours une grande prédilection pour ce domaine de l'imprimerie, dont il avait une vue à la fois encyclopédique, et précise dans le moindre détail. Converser avec lui sur la question était un enchantement.

Par-delà ce travail de l'imprimerie, c'était sur toutes les formes du savoir-faire de la main que se portait son intérêt, notamment celui du monde rural avec lequel — hommes et techniques — il avait le plus de familiarité. Il commença très tôt à se lancer sur les routes de France à bicyclette, s'enquérant des choses, questionnant les gens d'une façon — ceux qui l'ont accompagné le savent — qu'ils ressentaient comme toute naturelle. Il poursuivit de la même manière dans une grande partie de l'Europe — jusque dans les Balkans — et en Afrique du Nord.

Tandis qu'il étudiait le chinois, il aimait se rendre au Musée de l'Homme. Un ami de longue date, qui était ethnographe, l'y présenta et lui fit visiter les réserves. Initiative lourde de conséquences. « C'était véritablement un accident », dit-il, « ...la part de l'accident existe aussi », mais il concède « Beaucoup de choses se font au niveau de l'inconscient…. » (Interview dans Itinéraire, 2e trimestre 1992).

Il en vint à être connu de plusieurs chercheurs, notamment, d'André Leroi-Gourhan, alors sous-directeur au Musée, qui s'intéressa à lui et lui conseilla de s'inscrire en Ethnologie. C'est ainsi qu'il se trouva amené à suivre des enseignements comme ceux de Paul Mus, Pierre Gourou et Roger Dion. Il se mit aussi à faire du tibétain à l'École pratique des Hautes Études. En 1946, il se verra confier, avec une indemnité de « chômeur intellectuel », un premier poste au Département d'Asie du Musée, avec la tâche, principalement, de classer les collections tibétaines. L'année suivante, il fait son entrée au CNRS comme stagiaire de recherche. Il y passera attaché, puis chargé.
Sur les conseils de Claude Lévi-Strauss, il s'engage dans une entreprise qui avait pour but, à travers une enquête conduite dans un village de France, d'associer une rigoureuse approche ethnographique à une méthodologie qui entendait s'affirmer entièrement libre à l'égard des présupposés théoriques d'une anthropologie américaine alors prédominante.

Le territoire de l'investigation avait été choisi dans la vallée de la Bresle, aux confins de la Normandie orientale et de la Picardie. Effectuée sous le double patronage de l'UNESCO et de la VIe section de l'École pratique des Hautes Études, en collaboration avec un psychologue, cette enquête, qui s'étendit de juillet 1949 à février 1950, aboutit, entre autres résultats, à la publication, 3 ans plus tard, d'un ouvrage de la série Travaux et mémoires de l'institut d'Ethnologie, intitulé Nouville – un village français. Lucien Bernot s'y était chargé de l'ensemble de la première partie, consacrée aux« Cadres de la vie nouvilloise » et, à l'intérieur de la seconde, portant sur « Le cercle de la vie individuelle », des chapitres relatifs à l'Adolescence, à la Vie communale, au Temps et à l'Espace ; il avait en outre participé à ceux qui traitaient de la Vie familiale, de la Vieillesse et la Mort, des Attitudes devant les étrangers, ainsi qu'à la rédaction de la conclusion, où se trouvaient regroupées des données apportant — citons — « une preuve de solidarité entre tous les aspects psychologiques, sociologiques, historiques et économiques de la vie d'un groupe social ».

Lorsque, en vue de sa présentation au Collège de France, Lucien Bernot se trouvera amené à faire le bilan qu'impose la circonstance, il se plaira à souligner, à propos de cette enquête, accomplie 30 ans plus tôt, l'affinité des manières de travailler qui l'avaient caractérisée avec celles d'un Demangeon ou d'un Jules Sion, le mémorable auteur de « L'Asie des Moussons ». La recherche empirique qu'il avait menée, enregistrant avec soin au jour le jour les activités des habitants, lui avait permis à lui-même d'alimenter la réflexion théorique apprise des différents maîtres qui l'avaient formé. L'expérience lui avait montré, dit-il, qu'« il était possible d'associer étroitement la description minutieuse, la vision globalisante, totalisante de l'ethnologie, les dimensions temporelles et spatiales (histoire et géographie) et la communication (linguistique et sociologie) ». Il continue en expliquant le sens d'un terme qui est celui-là même qu'il va proposer pour le titre de sa chaire, celui de « Sociographie ».

« Le nom de sociographie était donné à cette association de démarches dans la première moitié du XXe siècle. Observer les faits et dégager ceux qui caractérisent la société étudiée en ne perdant pas de vue leur contexte, chercher dans les disciplines se rapportant à ce contexte des moyens d'éclairer les faits et, par là, enrichir et approfondir observations et descriptions : telle est la démarche que recouvre, pour moi aussi, le terme de “sociographie” ».

C'est l'année qui suit cette enquête (1951) qu'il va pour la première fois connaître sur le terrain cette Asie Orientale — ce sera, plus précisément, l'Asie du Sud-Est — dont l'attrait a été à l'origine de la suite des changements de sa vie, dans lesquels lui-même préférera pudiquement continuer à voir une suite d'accidents.

Claude Lévi-Strauss, qui revient d'une mission au Pakistan oriental — l'actuel Bangladesh — où il a visité les Collines à l'est de Chittagong, ville située elle-même au nord-est du delta du Gange, lui propose d'y partir pour un an. Il aura pour tâche d'y étudier des ethnies différentes de la majorité de la population, laquelle parle le bengali, et qui sont elles-mêmes de langue tibéto-birmane.
La caractéristique de la démarche est qu'il arrive dans cette région avec une méthode d'enquête auparavant mise à l'oeuvre dans un village de France et qu'il va adapter à la réalité du lieu.

Il est accompagné de sa femme, Denise, avec laquelle il a travaillé et travaillera jusqu'à la fin dans la plus étroite union de cœur et d'esprit. Elle-même est de formation chartiste, mais, à cette occasion, elle a commencé à apprendre le birman, dont elle poursuivra l'étude d'une façon de plus en plus approfondie, et en deviendra par la suite professeur à l'École Nationale des Langues Orientales Vivantes.

Retourné dans la région en 1959-1960, il y trouve la possibilité d'aller davantage au sud du Delta, là où vivaient encore quelques vingt mille réfugiés d'ethnie Marma, parlant cette sorte de birman archaïque qu'est l'arakanais, et il y réunit les matériaux de sa thèse principale de doctorat d'État, qui sera soutenue en 1965, Les paysans arakanais du Pakistan oriental ; l'histoire, le monde végétal et l'organisation sociale des réfugiés Marma. La première partie s'en rapporte à l'histoire, ou plus exactement, aux « histoires d'une ethnie hindouisée », histoires qui seront détaillées dans deux chapitres : « Les témoignages des marchands » et « Hindouisme et historiographie ». La deuxième partie traite des données de la technologie agricole : agriculture traditionnelle, autrement dit l'écobuage ; agriculture occasionnelle, ici le labourage et le jardinage ; de l'alimentation ; de ces deux végétaux d'utilité fondamentale que sont le bambou et le coton ; de la maison. La troisième partie, de l'économie ; du cycle de vie individuelle ; des villages ; de la parenté ; de la division du travail. D'une extrême densité documentaire, l'ouvrage capte, pourtant, d'une manière continue l'attention, tant il est empli de cette réalité que l'auteur avait si fortement le don de saisir et de transmettre.

Mentionnons, parmi les missions ultérieures, celles qu'il fit en Birmanie. Au cours de deux d'entre elles, il s'intéressa aux Intha du lac Inlé, dans le centre du pays, qui ont mis au point une singulière technique de faire des cultures sur des îles flottantes ; îles flottantes formées de l'enchevêtrement, parfois sur une épaisseur de plus d'un mètre, d'une jacinthe d'eau extrêmement envahissante introduite d’Amérique du Sud au début de ce siècle. Les villageois découpent à la scie des plaques de forme régulière dans ces îles flottantes, les amarrent près de leurs maisons et les couvrent de terre végétale pour les cultiver. C'est à ces Intha qu'il consacrera la deuxième année de son cours au Collège de France, comme on peut le voir dans le résumé qu'il a publié dans l'Annuaire de 1979-1980.

Chargé d'un enseignement à la VIe section de l'École pratique des Hautes Études (future École des Hautes Études en Sciences Sociales), il y avait été nommé en 1964 directeur d'études d'Ethnologie de l'Asie du Sud-Est. Il y prit aussi, à partir de 1975, la responsabilité de la formation en Ethnologie générale.

C'est en 1978 qu'il fut nommé au Collège de France. La proposition de création de la chaire avait été présentée par Jean Filliozat et soutenue par André Bareau, Rolf Stein, Jacques Gernet, Claude Lévi-Strauss et André Leroi-Gourhan.

Il y fit cours pendant 7 ans, jusqu'en 1985, y exposant les richesses de son expérience d'un terrain à la complexité ethnique extrême et où, pourtant, comme en écho des conclusions du travail fait jadis à Nouville, s'étaient affirmées avec toujours plus d'évidence à ses yeux les preuves d'une solidarité entre tous les aspects de la vie d'une vaste région.

Lucien Bernot était un homme d'une sincérité, d'une générosité humaine, d'une chaleur hors pair. Très discret dans ses manières, il avait une présence qui en imposait. Mais, d'autre part, il était doué d'une merveilleuse capacité de réjouir et de faire rire. Ses amis, qu'il traitait si bien, se souviennent avec nostalgie d'un plat dont il avait le secret et qu'il appelait sa « soupe néolithique », faite avec de l'épeautre, une sorte de blé très dur qu'on cultive encore en Haute-Provence et qui n'est cuit, disait-il, que quand se trouve ramolli un fer de bêche qu'on a mis à bouillir avec.

Il est mort brusquement, le lendemain au soir d'une heureuse journée de voyage avec sa femme, le 14 juillet 1993. Sa bibliographie, préparée par ses proches, comprend, dans l'état actuel de son recensement, 57 titres. Elle sera publiée en tête d'un volume à sa mémoire que prépare l'Institut de recherches sur l'Asie du Sud-Est (IRSEA) d'Aix-en-Provence.


Bernard Frank