Hommage

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Marcel Bataillon

Bien que beaucoup de nos collègues aient connu l'œuvre et la personne de Marcel Bataillon beaucoup mieux que moi, j'ai pensé qu'il me revenait, en tant qu'administrateur, son successeur dans cette tâche, de lui rendre un traditionnel hommage.

Survenu en pleine activité, son décès a douloureusement surpris tous ses amis ; car, bien qu'il fut atteint d'une grave maladie, souvent incurable, on pouvait espérer une très longue survie.

Toute la presse a relaté en détail les étapes de sa carrière et les honneurs qui les ont accompagnées. Je me bornerai ici à commenter brièvement sa présence au Collège de France.

Succédant à Paul Hazard, il est entré dans notre Maison en 1945, après une double présentation de Mario Roques et de Jean Baruzi ; la chaire proposée pour lui s'appelait Langues et littératures de la Péninsule ibérique et de l'Amérique latine, titre qui lui convenait parfaitement. Israël Révah, aujourd'hui disparu lui aussi et qui devait lui succéder vingt ans plus tard, était présenté en deuxième ligne.

L'influence de Marcel Bataillon sur notre Assemblée a tout de suite été déterminante et beaucoup de nos collègues doivent leur présence ici aux propositions qu'il a faites avec compétence, conviction et talent persuasif.

Administrateur pendant dix ans, de 1955 à 1965, sa gestion a été sage et sereine. Son accueil était bienveillant et il aimait rendre service, toujours avec discrétion. Connaissant parfaitement l'histoire et la finalité du Collège de France, il lui a consacré un article d'une cinquantaine de pages dans la « Revue de l'Enseignement supérieur », en 1962, qu'il terminait par ces mots : « Le Collège vit en changeant autant qu'il faut ». En effet, ce n'est pas parce qu'une institution est ancienne qu'elle doit se croire éternelle : il lui faut savoir évoluer en maintenant fermement ce qui constitue son originalité et sa spécificité.

Marcel Bataillon a contribué à alléger notre enseignement en diminuant quelque peu le nombre des cours que notre charge nous impose et il a obtenu qu'ils puissent en partie être remplacés par des séances de séminaires. Mieux encore, il a fait admettre par notre autorité de tutelle que certains professeurs, en nombre limité évidemment, puissent être déchargés de tout ou partie de leur enseignement. Les autorisations d'absence qu'il a sollicitées forment un dossier épais, car sa valeur, reconnue universellement, lui valait des invitations nombreuses auxquelles il ne voulait pas se dérober ; il a été l'objet des hommages les plus flatteurs et a reçu des distinctions honorifiques très variées. S'il ne les a jamais recherchées, il les acceptait avec une grande simplicité. À la remise d'une épée à l'un de ses amis, normalien comme lui, traduisant librement l'Ecclésiaste « Il y a temps pour tout, temps pour pleurer, temps pour rire », il déclarait dans son allocution « il y a temps pour se moquer des académiciens, temps pour être élu membre de l'Institut ».

II avait été officier pendant la guerre 1914 et décoré de la Croix de Guerre. J'ai retrouvé dans nos archives un imprimé, daté de 1952, où, parmi de nombreuses questions, il fallait indiquer son « grade dans l'armée » il avait simplement écrit, de sa belle écriture élégante « soldat ». Non pas « guerrier », car il avait horreur de la violence, mais « soldat » pour défendre pacifiquement les causes qu'il estimait justes.

Il n'a jamais craint de prendre des positions affirmées, souvent courageuses, mais la netteté de ses convictions s'accompagnait d'une très grande tolérance dans tous les domaines. À l'occasion, il exposait clairement sa pensée, avec discrétion, il ne cherchait jamais à l'imposer.

Au mois de mai dernier, le professeur Del Corral, savant historien espagnol, est venu, invité par notre Assemblée, à la demande de deux de nos collègues, occuper une chaire d'État et présenter plusieurs conférences. Marcel Bataillon avait assisté à toutes. Il avait, ensuite, à cette occasion, répondu favorablement à une invitation à déjeuner à l'Ambassade d'Espagne. Nous y étions ensemble et, sur le chemin du retour à son domicile, il me disait sa satisfaction d'avoir renoué des relations avec cette Espagne officielle que, fidèle à ses convictions, il avait refusé de reconnaître pendant quarante ans. Le professeur Del Corral vient d'écrire à l'un de nos collègues honoraires : « Le Prince est mort » (car ses amis lui donnaient ce nom depuis longtemps). Ce terme s'appliquait bien à ce grand démocrate fin et racé, « Prince des idées », « Prince des sentiments élevés ». Il était resté svelte et son visage d'octogénaire était beau, d'une beauté qui était le reflet de sa noblesse et de sa distinction.

Il était non seulement respecté, mais vénéré. Sa disparition a été profondément ressentie dans le monde entier. J'en ai reçu de nombreux témoignages. L'ambassadeur d'Espagne était à ses obsèques et un télégramme du ministre de l'Éducation Nationale du Portugal m'est parvenu quelques jours plus fard.

C'est un honneur pour le Collège de France d'avoir compté, parmi ses professeurs, un savant qui, aux yeux de tous, s'identifiait complètement avec la discipline qu'il enseignait.

Alain Horeau