Hommage

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Notre collègue Marcel Giraud nous a quittés le 8 février dernier, à l’âge de 94 ans. Avec lui disparait une grande figure des études américanistes ; il nous laisse le souvenir d’un savant exemplaire et d’un chercheur remarquablement pionnier. Il était né le 7 avril 1900 à Nice ; après des études supérieures à l’Université d’Aix-en-Provence, il a suivi une carrière d’enseignant, qui l’a conduit successivement du Collège de Bône en Algérie au Lycée de Tourcoing, puis au Lycée de Reims, et au Lycée Carnot à Paris. Marcel Giraud enseignait à Tourcoing quand il fut reçu à l’Agrégation d’histoire et géographie, et il présente cette particularité, dans son itinéraire, d’être passé directement de l’enseignement secondaire au Collège de France où, présenté par Lucien Febvre, il fut élu en 1946 à la chaire d’Histoire de la civilisation de l’Amérique du Nord, qu’il occupa pendant 24 ans, jusqu’à sa retraite en 1971.

Autre particularité : en 1946, Marcel Giraud n’avait encore publié que relativement peu d’articles, mais il venait de soutenir et de publier sa monumentale thèse de doctorat sur Le métis canadien, ouvrage devenu aussitôt un classique des études nord-américaines. Cet ouvrage était en effet profondément novateur et, cinquante ans après, malgré l’emploi de notions qui étaient celles de son époque, il garde toute sa puissance fondatrice. Le domaine étudié demeurait jusqu’alors presque totalement ignoré, tant de l’historiographie française que de l’historiographie américaine. Bien plus, il convient de rappeler que Marcel Giraud avait mené ses recherches pour cette thèse pendant les années 1930, et qu’il l’a rédigée pendant les années d’occupation : dans un contexte où les sciences humaines restaient largement imprégnées des notions de race, de caractère national, le choix d’un thème tel que celui du métis ainsi que sa manière de le traiter, se signalaient non seulement par l’originalité, mais encore comportaient quelque chose d’intellectuellement subversif. Originalité supplémentaire, dans le cas du métis canadien, et plus particulièrement du métis franco-indien : il s’agit de l’un des rares exemples de métissage ayant engendré un groupe social fortement distinct de ceux qui lui ont donné naissance, avec sa personnalité propre et son histoire particulière. Marcel Giraud le situe dans son contexte le plus large, géographique, anthropologique, économique, et dans la longue durée : d’où l’ampleur que l’on peut dire braudélienne de cet ouvrage de 1 300 pages, où l’érudition, l’abondance impressionnante des détails, la minutie et la finesse de l’analyse s’inscrivent toujours clairement dans les grandes lignes directrices de l’ensemble, à quoi s’ajoute le charme que confèrent la force évocatrice et l’élégance de l’écriture. Marcel Giraud remonte ainsi aux origines les plus anciennes du peuplement européen de cette Frontière qu’était l’Ouest canadien, dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, et suit les deux courants de pénétration qui se déploient tout au long du XVIIIsiècle, l’un septentrional et anglo-saxon, venant du Nord par la Baie d’Hudson, et l’autre méridional et canadien français, dans le prolongement des Grands Lacs. Ces deux courants s’opposent dans une âpre concurrence pour la traite des fourrures avec les Indiens nomades, et lorsqu’ils se rencontrent, au début du XIXe siècle, éclate un conflit qui donne lieu également, surtout dans les groupes d’origine franco-indienne, à l’émergence et à l’affirmation d’un sentiment spécifique d’identité métisse. L’analyse de cette conscience métisse dégage ensuite toutes les nuances qui distinguent les groupes métis du foyer de la Rivière rouge, dans le futur Manitoba, dont une partie suit les voies d’une acculturation progressive à la société globale, et ceux de l’Ouest plus lointain, dans les territoires de la Saskatchewan, qui conservent plus nettement leur particularité, associée au mode de vie nomade.

Après les drames des soulèvements de 1870 et surtout de 1885, et corrélativement aux transformations économiques provoquées par la colonisation sédentaire de l’Ouest canadien, les métis résiduels se voient de plus en plus marginalisés, et réduits à de misérables conditions d’existence. C’est alors que la longue durée aboutit au temps présent, et c’est encore une originalité de Marcel Giraud (bénéficiaire en 1934-1935 d’une bourse de la Fondation Rockfeller) d’avoir mené une longue enquête de terrain auprès des groupes métis contemporains, disséminés dans le Manitoba, le Saskatchewan et l’Alberta. Il se proposait en effet « d’associer l’étude du passé à celle du présent et d’interpréter les événements actuels à la lumière de leur histoire ». Sur ce point également, par ce recours à une méthode qui combinait les archives et le terrain, Marcel Giraud faisait œuvre de pionnier.

Les recherches de Marcel Giraud ont porté ensuite sur des thèmes aussi divers que la vie religieuse en Nouvelle-Angleterre au XVIIe siècle, ou sur la crise de conscience et d’autorité en France à la fin du règne de Louis XIV. Il tient dans la Revue historique une chronique remarquable des publications américaines. Mais il consacre de longues années, principalement, à l’élaboration de sa seconde œuvre monumentale, l’Histoire de la Louisiane française, dont quatre tomes paraissent de 1956 à 1974 ; un dernier tome, le cinquième, est paru en 1987. Tout au long de ces volumes sont minutieusement traités non seulement le peuplement et la colonisation de l’immense bassin du Mississipi, mais encore le contexte économique et politique en métropole, le système de Law, l’organisation et le fonctionnement de la Compagnie des Indes, les conflits franco-espagnols et franco-anglais, l’activité missionnaire des Carmes et des Jésuites, l’introduction des esclaves noirs, et les relations avec les Indiens, en particulier les Creeks, les Alibamons et les Natchez. L’un des thèmes centraux de l’ouvrage, à savoir la fragilité des implantations françaises et leur extrême faiblesse démographique, reprend un problème que pose également l’histoire du Canada français : l’insuccès en pays de climat froid comme en pays de climat chaud est-il vraiment dû à l’interaction, dans la colonie, des éléments physiques et des éléments humains, aux conditions locales de temps et de milieux ? La cause essentielle de l’insuffisance des ressources humaines, tant en Louisiane qu’au Canada, ne se trouve pas en Amérique, mais en France : c’est pourquoi la seconde grande œuvre de Marcel Giraud est conçue « dans une large mesure, comme l’étude intérieure des colonies louisianaises dans le cadre de leurs relations avec la métropole ». L’Histoire de la Louisiane fait ainsi revivre, dans une perspective différente mais complémentaire de celle du Métis canadien, le monde trop oublié de l’Amérique du Nord française dans toute son ampleur géographique, et les deux monuments édifiés par Marcel Giraud forment un ensemble qui par sa diversité, sa richesse et sa forte cohérence offre un modèle d’histoire globale.

L’influence de Marcel Giraud s’est durablement exercée outre-atlantique : son œuvre, bien que tardivement traduite en anglais (en 1974 et 1991 pour les Tomes I et V de l’Histoire de la Louisiane française, et en 1986 seulement pour Le métis canadien), n’en est pas moins abondamment citée dans l’historiographie américaine et canadienne, qui le reconnait élogieusement comme l’initiateur d’un nouveau champ d’études. Et ces traductions récentes témoignent assurément que la portée de son œuvre reste toujours actuelle : tout particulièrement pour ce grand thème de réflexion que demeure, plus que jamais de nos jours, le métissage tant biologique que culturel, Marcel Giraud est un précurseur auquel nous devons rendre hommage.

Nathan Wachtel

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