Hommage

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Notre collègue Marcel Mauss est décédé le 11 février dernier, au terme d'une carrière de 78 années, pendant laquelle il avait réussi à s'installer en une position privilégiée pour l'étude de problèmes difficiles.

Il devait à Emile Durkheim, son oncle et son maître, l'idée d'un ensemble de faits révélés par la vie des hommes en société, et celle d'un examen non seulement descriptif, mais explicatif de ces faits. Du domaine ouvert alors à sa curiosité il a amplement élargi les frontières grâce à la culture dont il s'était armé. Son savoir était immense. Il avait beaucoup voyagé et beaucoup lu. Il avait exploré les richesses d'une quantité de musées. II avait appris toutes sortes de langues, le sanskrit védique et classique, le pâli, l'hébreu ancien, l'hébreu talmudique, le zeud ; et on l'a vu expliquer dans le texte des documents sur la prière venus des tribus australiennes aruntas et loritjas. Ainsi avait-il accru son pouvoir d'exploration.

Mais tandis que, par ces moyens, il multipliait pour lui les chances de rencontre avec des objets nouveaux, son érudition l'avait aussi mis en mesure d'apporter une interprétation originale des faits. C'est ainsi, par exemple, que ses contacts avec les travaux de Levy-Bruhl, de Bergson, de Pierre Janet, lui avaient fait comprendre l'illusion de Durkheim, quand celui-ci croyait reconnaître dans toutes les formes de la pensée des primitifs les germes de la raison cartésienne ; et de là ont résulté ces analyses psychologiques d'une espèce nouvelle dont Mauss a fait profiter largement la sociologie.

Son esprit n'avait rien de systématique. Reculant devant l'idée de composer un livre, il se répandait plus volontiers en
une quantité d'études particulières. Mais le tour de sa pensée dénotait une permanence dans l'attitude qui est bien le signe d'une unité profonde.

Il était personnel de la façon la plus séduisante. Plutôt que des disciples, il avait des camarades, qu'il entraînait dans son mouvement. Il faut l'avoir connu en sa jeunesse, quand, notre aîné et déjà réputé, il nous rendait visite dans nos chambres d'étudiants, en une élégante simplicité qui faisait de lui un artiste. Sa conversation était proprement ravisante ; et, après son départ, nous lavions avec reconnaissance la tasse où il avait bu notre thé.

Nous l'avons connu aussi, hélas, en des temps difficiles, où il a supporté la souffrance avec un stoïcisme courageux et
tranquille, qui s'ignorait. Il était sans haine : admirable vertu. Il était l'ami fidèle ; et l'on se sentait le cœur serré quand on n'était pas très sûr, l'ayant quitté, de lui avoir suffisamment marqué une affection qui répondît à la sienne.

5 mars 1950

Jules Barthélémy Saint-Hilaire