Hommage

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Paul Garelli nous a quittés le 8 juillet 2006, dans sa quatre-vingt-deuxième année, avec une discrétion à laquelle il nous avait certes habitués, mais qu’une longue maladie, en l’éloignant de lui-même comme des autres, avait encore accentuée.

Il était né à Londres, le 23 avril 1924, un peu par hasard, et cela lui avait valu une double nationalité, française et britannique, dont son anglomanie était très fière. Son père avait été amené, au cours d’une brillante carrière bancaire, à résider en plusieurs pays, puis finalement en Turquie où il devint un des directeurs de la Banque ottomane. C’est son enfance stambouliote qui a permis à P. Garelli de bien maîtriser la langue turque, sans savoir alors quel avantage cela lui donnerait dans une carrière de chercheur alors bien loin de ses préoccupations puisque, à la fin de ses études secondaires, il était entré à la Faculté des Sciences économiques et sociales de l’Université de Genève, dans l’idée de suivre la carrière paternelle.

Ce n’est qu’en 1946, à 22 ans, qu’il vint à Paris — seule grande place orientaliste européenne subsistante après la destruction des universités allemandes — se former à l’Orientalisme. Il y fit son apprentissage de l’hébreu, de l’akkadien, du sumérien et du hittite à l’École pratique des Hautes Études et au Collège de France.

À l’instigation de son professeur, R. Labat, les archives des marchands assyriens en Cappadoce retinrent son attention et, à compter de 1955, il fournit régulièrement des contributions à la Revue d’Assyriologie.

Sa carrière se déroula normalement au CNRS de l’époque, de 1958 jusqu’en 1967 où il devint « maître de recherches ». Il y fit, selon le système alors en vigueur, une thèse d’État, Les Assyriens en Cappadoce, acceptée par Louis Robert dans la Bibliothèque archéologique et historique de l’Institut d’Istanbul. Cet ouvrage marque un tournant décisif dans les études paléoassyriennes en présentant de façon critique toutes les études antérieures et le vrai début de la recherche historique sur ces régions. Lors de la rédaction de sa thèse, P. Garelli avait compris qu’il fallait aller sur le terrain et il refit, parfois à cheval, les routes d’Anatolie des vieux marchands assyriens.

En 1967, il succéda dans l’ancienne Sorbonne à André Dupont-Sommer, élu au Collège de France, et fut témoin et acteur de la partition de l’Université de Paris après mai 1968 : il opta pour l’Université « Panthéon-Sorbonne » (Paris I), où il espérait une collaboration avec juristes et économistes et où je vins personnellement le rejoindre comme assistant en 1970 pour fonder ce qui fut la toute première unité universitaire assyriologie en France.

En 1975, il succéda à René Labat à la IVe Section de l’EPHE. Élu à la chaire d’Assyriologie du Collège de France, il y exerça de 1986 à 1995.

La formation qu’il reçut à Genève lui donna la volonté de se consacrer aux aspects de l’histoire économique et sociale de la Mésopotamie. C’est lui qui a abordé ce domaine en pionnier, où il a aujourd’hui de nombreux épigones.

En Assyriologie, Paul Garelli est considéré avant tout comme le spécialiste des rapports commerciaux entre la Mésopotamie et l’Anatolie, soit le parcours ultime de ce que l’on appelle la « route de l’étain » en provenance de l’Est ainsi que l’achat de cuivre en Occident ; il s’est donc attaché tout particulièrement aux archives des maisons des marchands paléoassyriens d’Aßßur qui ont été retrouvées dans les comptoirs qu’ils avaient ouverts en Cappadoce à Kültepe, l’antique Kanesh.

Outre le dépouillement de ces archives, il eut une grande activité d’éditeur de texte. Nous lui devons ainsi la publication de nombreuses de leurs lettres et bordereaux.

En entrant au Collège de France, P. Garelli avait une idée puissante ; expliquer pourquoi ce peuple d’Aßßur qui semble avoir été à l’origine tourné exclusivement vers le commerce était devenu, quelques siècles après, l’impitoyable conquérant de ses voisins, les avait asservis cruellement au cours de ce qu’il avait considéré comme une « guerre sainte », multipliant complaisamment les récits de torture et d’exactions avec un rare sadisme.

Pour cela, il consacra de nombreux travaux aux époques médio- et néoassyriennes ; mais il ne put achever ce projet car le trou documentaire des archives d’Aßßur entre le XVIIe-XVe siècles ne lui permettait pas d’avoir accès à ce qui avait dû être une période clef pour la transformation de la Cité marchande en un État belliciste. Le problème était posé d’autre part de façon trop simple. Aßßur est en fait une réalité tardive et il fallait réinterpréter la région nord de la Haute-Mésopotamie en fonction de ce que l’on connaît aujourd’hui des cités amorrites.

Le projet ne pouvait, à l’époque, aboutir ; il n’en reste pas moins que ses questionnements subsistent ; ils ont inspiré des travaux nouveaux qui permettent, en reformulant le problème, d’entrevoir comment le résoudre.

Toute sa vie, il eut ainsi le souci de présenter une vision large de l’histoire du Proche-Orient. Cela a entraîné un « Que sais-je », publié en 1964, sur L’Assyriologie réimprimé plusieurs fois et traduit dans plusieurs langues (dont le japonais) et qui n’a pas perdu de son dynamisme ni de son enthousiasme.

Son œuvre majeure dans le domaine reste bien sûr Le Proche-Orient asiatique, paru dans la collection « Nouvelle Clio ». En deux tomes, P. Garelli y a offert une synthèse originale sur les 3 000 ans d’histoire du Proche-Orient, puisque grâce à diverses collaborations, l’ouvrage s’étend aussi aux domaines périphériques du monde cunéiforme, l’Iran ancien, la Turquie et Israël.

P. Garelli n’a en outre jamais jugé indigne de lui des ouvrages collectifs destinés à un vaste public, à une époque où la « valorisation de la recherche » n’avait pas encore remplacé la trop facilement décriée « vulgarisation ».

La participation de P. Garelli à l’organisation de la recherche française fut importante : il a dirigé l’URA 8 (« Archéologie et Histoire des pays assyro-babyloniens ») de 1973 à 1984 et fut commissaire de la défunte Section 44 du Comité national du CNRS, ainsi que membre du bureau de la Société asiatique.

La place éminente de P. Garelli dans l’Orientalisme vient surtout de ce qu’en 1975, il devint Président du Groupe François Thureau-Dangin, formé après la Seconde Guerre mondiale pour réconcilier assyriologues français et allemands. Lorsqu’en 2004 l’association changea ses statuts et devint l’International Association for Assyriology, P. Garelli devint le premier membre de son Comité d’honneur.

De ces Rencontres assyriologiques internationales, P. Garelli en édita deux : la septième, consacrée à Gilgamesh et sa légende, parue en 1960 et la dix-neuvième, sur Le palais et la royauté, parue en 1974.

Il assuma d’autre part la direction de la Revue d’Assyriologie, une des publications doyennes de notre discipline. On pourrait mentionner encore bien d’autres comités scientifiques dont il fut le membre zélé et compétent.

Son élection à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1982 consacrant sa place éminente dans la discipline avait précédé son élection au Collège de France. Le fait qu’il n’ait pas voulu qu’on lui offrît une « épée », sous quelque forme que ce fût, est en accord avec son refus d’assumer la charge de président de ladite Académie. Pour un homme chargé d’honneurs, il n’en assuma pas la pompe et sut rester modeste : le volume de Mélanges que ses anciens élèves, collègues et amis lui remirent lors d’une Rencontre assyriologique à Paris semble l’avoir plus embarrassé que flatté.

Sa simplicité et l’égalité de son caractère firent de lui un homme de consensus, qui supportait mal les conflits et il eut à souffrir de collègues à l’équanimité défaillante. Beaucoup de ses collègues furent pour lui simplement des amis. On peut deviner à quel point son milieu familial compta pour lui. Ce que l’on sait moins c’est l’admirable patience et le dévouement avec lesquels il accompagna pendant de longues années la maladie de son épouse, qui alla sans cesse en s’aggravant jusqu’à un dénouement tragique qui le laissa désemparé car il avait appris à organiser toute sa vie autour de la constante et affectueuse attention dont elle avait besoin.

Mes chers collègues, il est inutile de vous dire avec quelle tristesse, si peu de temps après avoir évoqué le souvenir d’André Caquot, j’ai entrepris de commémorer devant vous celui de notre bon maître, Paul Garelli.

Jean-Marie Durand