Hommage

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Les nombreux et éclatants hommages qui on été rendu ailleurs à la mémoire de Paul Langevin ne peuvent me dispenser de vous rappeler l'étendue de la perte que nous avons faite, ici, en le perdant. Paul Langevin était des nôtres, comme professeur, depuis l'année 1909 : il s'est éteint le 19 décembre 1946, quelques semaines après avoir cessé officiellement, par l'effet de la limite d'âge, ses fonctions au Collège de France. Pendant plus de trente-cinq ans il a été une partie de l'âme vivante de cette maison ; et l'on ne sait lequel de ces sentiments il a inspiré le plus vivement à ses collègues ou de l'admiration ou de l'amitié.

Ce ne sont pas quelques mots qui pourraient résumer son œuvre scientifique, ni peindre les beaux aspects de son caractère. Il a été lui-même avec une telle force, que tout, en sa personne intellectuelle et morale, portait la double marque du naturel et de l'originalité : le modèle a été trop riche pour s'accommoder d'un portrait sommaire.

Mais, parce que nous en avons conscience, tenons-nous pour avertis d'un devoir particulier : gardons bien dans nos mémoires, et transmettons à nos cadets, le souvenir des traits à la fois puissants et fugitifs qui ont composé la physionomie de ce grand seigneur de l'esprit. si remarquables qu'aient été certaines de ses découvertes, Paul Langevin a dépassé la formule du pionnier heureux, signalé par une trouvaille retentissante. Il a tellement dominé tout ce qui se faisait, à travers le monde, dans les domaines les plus hauts de la physique, qu'il semblait présider en souverain aux travaux de tous les autres savants. Son rôle éminent a été celui d'une intelligence admirablement pénétrante et lucide, dont l'autorité a été universellement reconnue et respectueusement acceptée. Or, de cette action d'une espèce exceptionnelle les traces écrites demeurent trop rares, ou trop dispersées, ou trop peu connues. Mais nous tous, ici, nous connaissons, et nous pouvons en donner comme exemples les exposés qu'il faisait en cette assemblée lorsqu'il s'agissait de créer un enseignement nouveau ou d'élire à une chaire vacante. On voyait bien, alors, qu'il était une sorte d'arbiter mundi. Certaines de ces pages, lues par lui en ces occasions, sont conservées en nos archives : elles suffiraient, toutes seules, à établir la réputation d'un homme. Mais il était souvent difficile d'arracher à sa royale négligence le texte de ses paroles. Il en était de même ailleurs. Et c'est pourquoi nous voudrions tellement que quelqu'un, pleinement informé, considérât comme une très belle tâche de retracer fidèlement, tant que les possibilités en subsistent, l'histoire de sa pensée.

La façon dont Paul Langevin a travaillé a eu ceci de particulier que son œuvre proprement scientifique s'est inscrite dans le cadre d'un système philosophique et moral, dont elle lui a fourni les bases. Les problèmes que les hommes se posent pour la conduite de leur vie, et qu'ils ne peuvent pas ne pas se poser pour peu qu'ils se défendent contre les paresses de l'esprit grégaire, Paul Langevin les a, pour sa part, abordés et médités. Il s'est fait des convictions ; il a agi en conséquence, résolument, courageusement ; et là est le signe de la sincérité. Mais, en même temps, il ne s'est jamais installé dans les commodités d'une doctrine toute faite. Il savait trop bien que les choses de ce monde sont en continuel devenir, et que la vérité d'aujourd'hui, remplaçant l'erreur d'hier, ne sera peut-être pas la vérité de demain. Aussi n'était-il dupe de rien ni de personne, tout comme n'existait chez lui nulle tache de parti pris. Il ne cherchait de victoire que dans la vérité et la loyauté ; et il était admirable dans ces conversations où, sans souci d'avoir raison, il cheminait avec son interlocuteur à la recherche de l'idée et du terme justes.

Sa parole égale, calme, mesurée était l'image de son esprit. Elle était prenante ; car on y reconnaissait ce qu'il y avait en lui de si propre à toucher, à mettre en confiance, à inspirer l'affection : je veux dire sa profonde, son émouvante bonté.

16 février 1947

Edmond Faral