Hommage

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Paul-Marie Duval est mort le 14 janvier dernier. Il était né, 84 années plus tôt, au sein d’une famille de culture et de science. Il aimait à rappeler que son arrière-grand-père, Edouard Charton, homme de lettres, avait été, au siècle dernier, membre de l’Institut. Son père, chirurgien, était titulaire d’une chaire à la Faculté de Médecine de Paris. Lui-même suivit cette tradition universitaire : des études à Louis-le-Grand, puis l’École Normale Supérieure, qu’il intégra en 1934. Rue d’Ulm, il prépara d’abord et obtint une licence de lettres classiques. La langue et la littérature grecques le passionnant, il ambitionna de devenir membre de l’École Française d’Athènes, et, pour ce faire, passa une licence d’histoire, puis rédigea un mémoire d’Études Supérieures sur Paestum, où il vécut plusieurs mois grâce à l’appui d’André Piganiol et de Charles Picard. Éclata la guerre. Mobilisé comme sous-lieutenant, Paul-Marie Duval connut la captivité. Une grave maladie le fit renvoyer en France, et, après sa guérison, il enseigna deux années au lycée Claude-Bernard, avant de devenir, en 1944, assistant d’histoire ancienne à la Sorbonne. Puis ce furent les Hautes Études, où une direction fut créée pour lui en 1946, et enfin le Collège de France, en 1964, où fut rétablie la chaire d’Archéologie et Histoire de la Gaule qu’avait illustrée Albert Grenier de 1936 à 1946, et qu’il occupa jusqu’en 1982. En 1971, il était devenu Membre de l’Institut.

Revenons à son retour de captivité. Il n’était plus question d’intégrer l’École d’Athènes qui avait été fermée. Mais des explorations archéologiques avaient été maintenues en dépit des difficultés qu’on imagine. Jérôme Carcopino, alors ministre et qui préparait sa grande loi sur les fouilles archéologiques nationales, cherchait à affirmer la présence française en Afrique. Il lui fallait des hommes. Bien qu’il s’agît d’antiquités romaines, Paul-Marie Duval répondit présent. Carcopino le nomma pour ordre membre de l’École Française de Rome (également fermée) et l’envoya en Afrique du Nord accomplir plusieurs missions. D’abord dans l’île de Djerba, en Tunisie, où il étudia l’organisation de la ville romaine de Meninx. Puis en Algérie, à Tipasa et à Cherchel, l’antique capitale de la Maurétanie. Également au Maroc, où il dégagea une porte monumentale de l’enceinte de Volubilis. Ces mêmes années de guerre, il travailla aussi en France, à Cimiez (Cemelenum), la capitale de la province romaine des Alpes-Maritimes. De ces fouilles, sont issues des études (articles ou livres) qui expliquent non seulement une carrière précocement brillante, mais aussi la direction des fouilles du Musée de Cluny qui lui fut confiée dès l’après-guerre, ainsi que celle de l’enceinte de Nîmes qu’il entreprit un peu plus tard, à partir de 1959.

Pourtant, quitte à sembler manier le paradoxe, je ne crois pas que Paul-Marie Duval ait vraiment été un « homme de terrain ». Pour en avoir parlé avec lui, j’ai pu 
constater que ses intérêts s’attachaient aux « matériaux », aux résultats des fouilles, aux interprétations et aux théories qu’elles permettent, quelles que soient les méthodes. Sa préoccupation essentielle, dès sa jeunesse, fut de rassembler toutes les données qui permettent d’écrire des pages d’histoire. Des données à rechercher dans les fouilles, bien sûr, mais aussi dans les objets et dans les textes.

Il y a huit ans, pour présenter deux ouvrages qui rassemblaient nombre de ses anciens articles publiés en France et à l’étranger, Paul-Marie Duval écrivit un Avant-Propos qui résume bien sa démarche. N’ayant pas été étranger à cette publication, je pense qu’il ne m’en voudrait pas d’instaurer avec lui une sorte de duo. Il écrivait ceci :

« Pendant les années difficiles de la dernière guerre, des travaux français d’archéologie ont été accomplis avec une efficace discrétion en plusieurs points du territoire : ils ont porté sur la préparation de moyens nouveaux, capables de protéger et de faire revivre l’antiquité nationale. Grâce à une organisation administrative rajeunie et à l’ardeur d’un Centre de la Recherche scientifique alors encore à ses débuts, on vit bientôt apparaître une exploration contrôlée, des publications méticuleuses et plus régulières, des plans de rénovation des musées, et
le développement de méthodes soit déjà éprouvées telles que la photographie aérienne, soit toutes récentes comme l’archéologie sous-marine. De la sorte, une activité méthodique et, dans l’ensemble, coordonnée a pu commencer à se développer dans tout l’Hexagone. Elle n’a plus cessé de grandir et de s’affiner. »

Ces lignes synthétisent bien la première des ambitions de Paul-Marie Duval : créer ou fortifier des instruments de recherche et de publication. Ce devait être l’un des pans essentiels de son activité. L’illustration la plus éclatante tient au rôle qu’il tint, d’abord auprès d’Albert Grenier — son prédécesseur dans la chaire du Collège —, puis de manière autonome, pour le développement et le succès de la grande revue Gallia, qu’il dédoubla (lui ajoutant un Gallia Préhistoire avec la collaboration d’André Leroi-Gourhan), puis qu’il enrichit d’une série de Suppléments qui ont recueilli des ouvrages nombreux et essentiels. Ce même souci d’organisation de la recherche le conduisit à convaincre André Malraux, le Premier Ministre de la Culture, de créer un Conseil Supérieur de la Recherche Archéologique, dont il fut ensuite le président, intervenant lors des « scandales » causés par les travaux de la Place de la Bourse à Marseille et du parvis de la cathédrale Notre-Dame à Paris. Toute la communauté archéologique lui est reconnaissante de ces engagements, qui ont profondément modifié l’organisation de l’archéologie nationale. Ces germes étaient appelés à connaître de beaux développements. Mais je reviens au texte dans lequel Paul-Marie Duval présentait ses travaux. Il se posait les questions suivantes :

« Qu’est-ce que la Gaule romaine gardait de son origine celtique ? Qu’en a-t-elle perdu ? Qu’a-t-elle partagé avec les Celtes d’Europe avant et après ce bouleversement ? Il n’est pas un aspect de la vie gauloise et gallo-romaine qui ne puisse susciter une de ces simples questions. Il ne suffit plus de définir et d’expliquer les apports décisifs de la civilisation celtique ou les dons prestigieux de la civilisation romaine qui l’a en partie supplantée. On doit aussi chercher ce qui a pu venir des pays voisins chez les Gaulois, ce qui a survécu de leurs mœurs dans la romanité partout imposée, ce que la rencontre a modifié, sans oublier ce qu’il existe encore de celtique dans notre vie d’aujourd’hui. »

Pour tenir un tel programme, que fallait-il faire ? D’abord, ouvrir l’université et l’archéologie françaises aux universités et aux archéologies étrangères — notamment à celles de l’Europe de l’Est, à une époque où ce n’était pas simple. Paul-Marie Duval y a réussi, accueillant ici des collègues tchèques, hongrois, tant d’autres, faisant venir des revues et des ouvrages jusqu’alors non diffusés en France. Il fallait aussi constituer des fonds documentaires et publier des corpus, entreprise qui supposait non seulement du travail, du talent, mais aussi une incommensurable énergie. Ce fut fait, et Gallia a publié des Suppléments consacrés aux calendriers gaulois, aux inscriptions gauloises écrites en alphabet étranger, aux mosaïques et aux peintures de la Gaule romaine, etc. Accordons une importance particulière aux deux volumes intitulés La Gaule jusqu’au milieu du Ve siècle (1971) qui rassemblent tous les textes concernant la Gaule et les Gaulois, une bible pour les historiens et les archéologues. De même, pendant plus de trente ans, Paul-Marie Duval tint, dans la Revue des Études anciennes, une chronique annuelle recensant tous les travaux parus sur la Gaule et sur le monde celtique.

Voilà de quoi remplir une vie ! Or, outre ces corpus auxquels il a présidé ou qu’il a lui-même rédigés, Paul-Marie Duval a scrupuleusement publié ses fouilles, tant d’Afrique que de France. Il a fait encore davantage. Je passe sur tant d’articles (dont beaucoup ont été récemment rassemblés dans les Travaux sur la Gaule (1946-1986) publiés en 1989 par l’École Française de Rome). Mais comment ne pas mettre en lumière quelques ouvrages particulièrement novateurs ? Je citerai d’abord La vie quotidienne en Gaule pendant la paix romaine, paru en 1952 et régulièrement réédité, un petit chef d’œuvre de simplicité et d’érudition, associant la réflexion au pittoresque, la science à l’humour. Il a fait connaître la Gaule à des milliers (plutôt : des dizaines de milliers) de lecteurs.

Des fouilles de Cluny, sont nés une thèse et des livres sur Paris antique, l’un des sujets de prédilection de Paul-Marie Duval. Il faut rappeler que, lorsqu’il fouilla ce qu’on avait longtemps appelé le « Palais de Julien », nombre d’historiens s’interrogeaient sur sa nature. Paul-Marie Duval prouva définitivement la fonction thermale du monument. De là, il passa à l’étude de la topographie de Lutèce, de ses édifices, de ses inscriptions, de ses sculptures. Mon plus grand regret est que sa 
maladie l’ait empêché de suivre les fouilles récentes du Collège de France, qui l’auraient intéressé au plus haut point, en confirmant certaines de ses intuitions et en lui suggérant quelques nouvelles pistes.

Pour beaucoup, son grand livre demeurera Les Celtes, publié en 1977 dans L’Univers des Formes (collection dont il était co-directeur scientifique), car c’est cet ouvrage qui aura fait découvrir à nos contemporains une civilisation et son art. Chose étrange que cet itinéraire qui mena un jeune homme, issu de la grande bourgeoisie et amoureux de la Grèce classique, à cette fascination pour l’art celtique qui révèle (je cite) « un style et un esprit de valeur singulière, étrangement modernes, dignes d’avoir une place dans notre culture ». Grand amateur de Bach, il aimait aussi les œuvres de Pierre Boulez...

L’image que laisse Paul-Marie Duval est celle d’un grand érudit et d’un vrai humaniste.

Christian Goudineau

(Ce texte a été lu à l’Assemblée des Professeurs du dimanche 30 novembre 1997 et a été publié dans l’Annuaire du Collège de France 1997-1998)

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