Texte intégral des cours (2004-2008)

Ingénieurs philanthropes et seigneurs de la guerre dans la Chine républicaine (1911-1935)

Cours 1 (2 février 2005)

Certains d’entre vous l’auront certainement remarqué : le sujet que j’ai décidé cette année de traiter en cours – « Ingénieurs et philanthropes dans la Chine des seigneurs de la guerre » – est a priori tout à fait différent de ceux dont j’ai parlé dans ce cadre jusqu’à présent.

Il est différent, d’abord (et peut-être avant tout), parce que c’est la première fois que j’aborde ici des questions appartenant à l’histoire du XXe siècle chinois – pour être plus exact, appartenant à l’histoire post-impériale (je rappelle que la période impériale s’est terminée à la fin de l’année 1911). Il l’est aussi parce qu’avec ce que je propose à présent je semble abandonner, plus ou moins, la thématique à laquelle j’ai habitué mon auditoire depuis maintenant une douzaine d’années : l’État chinois de la fin de l’empire (des Ming et des Qing, disons du XVIe siècle à l’orée du XXe), ses modes de fonctionnement, ses administrateurs (j’ai longuement parlé du monde des administrateurs ces dernières années), son articulation avec la société, la façon dont il intervient dans l’économie, et même ce qu’on appellerait aujourd’hui sa « communication » (c’était en fait le sujet de mes premiers cours).

Or, la Chine dont je vais parler cette année – disons, grosso modo, celle des vingt-cinq premières années de la République, jusqu’au début de la guerre du Pacifique en 1937 – cette Chine a bien sûr un gouvernement, des ministères et des fonctionnaires, comme avant ; mais pendant une bonne partie de cette période – celle dont je m’occuperai surtout, en fait – on a parfois l’impression que c’est sur le papier plutôt qu’autre chose, dans la mesure où la réalité du pouvoir est totalement fragmentée et où les prérogatives et les fonctions traditionnelles de l’État en Chine sont devenues l’objet d’interminables et parfois sanglantes disputes entre divers groupes de militaristes, de révolutionnaires, de bureaucrates et d’impérialistes ; en bref, on a l’impression qu’il n’y a plus vraiment d’« État » digne de ce nom, en tout cas pas dans l’acception centralisée, hégémonique et ordonnée qui s’impose presque automatiquement à l’esprit lorsqu’on évoque le système impérial, quelles qu’aient été les conditions réelles dans lesquelles il fonctionnait à tel ou tel moment de son histoire.

Et en effet l’État, qui était si présent dans mes exposés passés, est absent (ou au moins semble absent) du sujet proposé cette année, puisque celui-ci nous parle d’ingénieurs, de philanthropie, et de seigneurs de la guerre. Ces trois termes désignent assez bien les domaines, à vrai dire un peu plus larges, que j’aborderai ; mais la façon dont je les ai assemblés pour le titre de ce cours ne dit rien de la façon dont ces domaines sont supposés se combiner, ce qui n’a a priori rien d’évident. Cette combinaison, je vous la livre donc d’emblée – ou si vous préférez, voici dès maintenant le fil conducteur auquel se rattachent les considérations qui vont suivre, dès aujourd’hui, et que je développerai de façon parfois assez étendue dans les semaines et les mois qui viennent. Ce que je me propose d’analyser, donc, ce sont les circonstances dans lesquelles certaines organisations philanthropiques (ou charitables) se sont appliquées à venir en aide à une Chine en proie à des troubles politico-militaires et à des calamités naturelles qui paraissaient sans fin – la Chine des seigneurs de la guerre, donc ; et surtout, c’est la façon dont elles ont voulu le faire dans une perspective résolument modernisatrice en mobilisant le savoir technique et le militantisme d’un groupe particulier, et nouveau en Chine, celui des ingénieurs formés aux techniques occidentales.
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