Hommage

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Pierre Gourou, décédé le 13 mai 1999, était né avec le siècle — le 31 août 1900, à Tunis. Son dossier aux archives du Collège de France et les quelques esquisses biographiques que j’ai pu consulter ne livrent pas d’information sur la profession de ses parents, et donc sur la raison de leur présence en Tunisie ; mais le fait est que la vie et surtout les travaux de Pierre Gourou ont été étroitement liés à ce qui devait rester pour plus d’un demi-siècle encore le monde colonial.

Pour résumer les grands traits de sa biographie, Gourou, né donc à Tunis, y passe son enfance et y fait ses études secondaires. Agrégé d’histoire et de géographie en 1923 après des études supérieures à Lyon, c’est encore au lycée de Tunis qu’il commence sa carrière, avant d’être nommé en Indochine en 1926. Là, il enseigne un an à Saigon, puis est nommé au lycée Albert Sarrault de Hanoï, où il restera jusqu’en 1935, tout en professant à l’Université indochinoise et en étant membre correspondant de l’École Française d’Extrême-Orient. Après sa thèse de doctorat, soutenue en 1936 à l’Université de Paris, il exerce concurremment, et jusqu’en 1940, des charges de cours à l’Université Libre de Bruxelles et à l’École Nationale de la France d’Outre-Mer à Paris. Il est également membre de la Commission parlementaire d’enquête aux colonies, de 1937 à 1939. Mobilisé à la déclaration de guerre, il est libéré en 1940. Après avoir été chargé (nous dit son curriculum vitae) de « tous les cours de géographie » à la Faculté des lettres de Montpellier pendant l’année 1940-1941, il entre à l’Université de Bordeaux comme Maître de conférences, puis professeur titulaire de géographie. Entre août et décembre 1944 il sera membre, puis vice-président du Comité de Libération de la Gironde ; pendant la même période il préside le Conseil académique d’enquête de l’Académie de Bordeaux.

À la rentrée de 1945 Pierre Gourou retrouve ses fonctions à l’Université Libre de Bruxelles, qu’il conservera jusqu’à la fin de sa carrière, et à l’École Nationale de la France d’Outre-mer ; mais dès novembre 1946 une chaire d’« Étude du monde tropical (géographie physique et humaine) » est créée pour lui au Collège de France, à laquelle il est formellement élu l’année suivante.

Le chef d’œuvre qui a inauguré la carrière de savant de Gourou est le fruit de ses dix années d’Indochine — son premier grand terrain, pourrait-on dire : c’est sa thèse d’État sur Les paysans du delta tonkinois, publiée en 1936, objet d’une traduction japonaise pirate en 1940 et d’une autre en anglais en 1953, et republiée en 1965. Mais au moment de son élection au Collège il est déjà à la tête de plusieurs autres ouvrages majeurs, en particulier La terre et l’homme en Extrême-Orient, paru en 1940, qui sera réédité sous une forme révisée en 1972 ; Les pays tropicaux paraît juste avant son élection au Collège, en 1947 (l’ouvrage connaîtra plusieurs rééditions et sera traduit dans de nombreuses langues) ; et à ces ouvrages, auxquels s’ajoutent une vaste quantité d’articles, de très nombreux autres s’ajouteront pendant les quarante années qui suivent, dont le recueil de ses comptes rendus de cours au Collège de France, réarrangés par thèmes, paru en 1971 au lendemain de sa retraite sous le titre Leçons de géographie tropicale, n’est pas le moins passionnant.

Le dossier de Pierre Gourou conservé dans les archives du Collège contient une pièce d’un intérêt particulier, qui est le texte lu en assemblée par Lucien Febvre le 16 février 1947 pour proposer officiellement la candidature de Gourou à la chaire votée quelques mois plus tôt (sur un rapport de Louis Massignon). Dans le style lyrique et passionné qui lui était propre, Febvre — dont il faut rappeler qu’il avait publié dès 1922 un ouvrage qu’on lit encore, La terre et l’évolution humaine : Introduction géographique à l’histoire — souligne à quel point la recherche de Gourou rejoint sa propre préoccupation, pour ne pas dire sa propre obsession, de retrouver l’homme, cette « chair fraîche » dont Marc Bloch disait pour sa part que l’historien, tel un ogre, arrive toujours à en sentir l’odeur derrière la sécheresse des documents. Évoquant Les pays tropicaux, juste paru, Febvre ajoute : « Mais le sous-titre est aussi expressif que le titre : Principes d’une géographie humaine et économique. Humaine et économique : toujours l’Homme d’abord. L’homme en premier. Ses œuvres ensuite. »

Je disais que la vie et les travaux de Pierre Gourou ont été étroitement liés au monde colonial. À l’époque où il a débuté son œuvre c’était en fait vrai de toute la géographie tropicale, laquelle formait un sous-ensemble de ce qu’on appelait, en effet, géographie coloniale : c’est l’impact européen sur les régions colonisées qui posait les questions centrales. Il est intéressant de voir comment, dans ses travaux sur le Tonkin et sur les pays tropicaux antérieurement à la décolonisation et à ses remises en question, Gourou a cherché à tirer un bilan objectif et équilibré de l’intervention des pays européens dans ces régions : il distinguait, d’un côté, les dommages involontaires ou volontaires que les puissances coloniales avaient infligés aux sociétés et aux économies colonisées — l’apport de maladies nouvelles, une économie tournée vers l’exportation s’apparentant, à la limite, au brigandage, les plantations et les concessions minières, l’introduction de techniques agricoles inadaptées, etc. ; mais aussi — côté positif du bilan — la lutte contre les maladies tropicales, la protection des sols (l’insalubrité et la pauvreté des sols sont pour Gourou les deux obstacles majeurs au peuplement dans la plupart des régions tropicales), et bien sûr l’augmentation des rendements.

Ainsi qu’on l’a remarqué, s’il n’hésitait pas à déplorer que l’impact européen sur le style de vie et les conditions économiques des populations indigènes ait été si souvent désastreux, tant sur le plan technique que sur le plan moral, Pierre Gourou n’en rejetait pas pour autant à cette époque la colonisation comme système politico-économique. Quoi qu’il en soit, il concluait dans Les pays tropicaux qu’il est radicalement impossible de relever le niveau de vie des populations si l’on prétend agir sans prendre en compte ce qu’il nommait les « interdictions de la nature ». Il appelait donc à une approche que l’on peut dire, d’une certaine manière, écologique (mais d’une certaine manière seulement, comme on le verra plus loin), dont il était mieux armé que quiconque pour définir les conditions. Mais surtout — de nouveau le souci de l’homme —, il insistait dans les termes suivants sur la nécessité de ne pas séparer l’économie de la culture : « Rien de sérieux n’aura été réalisé si l’attention du monde moderne se concentre uniquement sur les moyens de vivre ; c’est aussi, et plus encore, d’un art de vivre que nous avons besoin » — à l’opposé, donc, du productivisme destructeur typique des modèles coloniaux de développement.

On a effectivement souligné la place considérable tenue par les circonstances concrètes de la vie des hommes dans les premiers ouvrages de Gourou : l’habitat (maisons, villages, etc.), la géographie médicale et les conditions sanitaires, mais aussi le niveau de vie, dont il déplore dans ses travaux sur les paysans indochinois la faiblesse, sans d’ailleurs y voir beaucoup de solutions en dehors d’une réforme agraire drastique, ce qui à la fin des années 1930 était politiquement assez audacieux. Ces préoccupations continuent d’habiter les synthèses sur l’ensemble des pays tropicaux qu’il publie à partir de la fin des années 1940 (Les pays tropicaux, déjà cité, et L’Asie en 1953), où d’ailleurs les pays d’Extrême-Orient sont souvent présentés comme une sorte de modèle. Mais les intérêts de Gourou vont bien au-delà de l’Asie. Jean Gallais, auteur d’une étude sur « L’évolution de la pensée géographique de Pierre Gourou » parue en 1981 dans le Bulletin de la Société de géographie, considère en fait les années 1950 comme la « période africaniste » de Gourou, avec notamment ses travaux sur le Rwanda-Ouroundi et sur le Congo belge — où apparaît en évidence sa méthode d’analyse s’appuyant d’abord sur une description fine des densités de population —, mais sur plusieurs autres pays aussi, en attendant sa grande synthèse sur l’Afrique parue en 1970. Et il ne faut pas oublier l’influence considérable qu’il aura exercée sur les grandes thèses de géographie africaniste menées à bien dans les années 1960 (celle de Jean Gallais, précisément, ou encore celles de Gilles Sautter et de Paul Pélissier), lesquelles ont en retour exercé leur influence sur sa propre compréhension de l’agriculture tropicale, le conduisant par exemple à considérer les possibilités de l’agriculture sèche irriguée et de l’élevage de manière moins négative que par le passé. Il publie aussi des travaux importants sur l’Amazonie, où il fait des recommandations qu’ignorera le gouvernement brésilien, avec des conséquences qui sont encore en évidence aujourd’hui, et sur plusieurs autres territoires d’Amérique latine.

Si le cadre naturel présente des contraintes auxquelles on ne peut échapper, ce qui apparaît central dans la pensée géographique de Pierre Gourou, ce sont les techniques et les modes d’organisation sociale, et, de manière plus générale, ce qu’il appelle la « civilisation ». Il est impossible à cet égard de ne pas citer une de ses notions favorites, celle d’« encadrements », qu’il a lui-même explicitée en y distinguant les « techniques d’organisation de l’espace » et les « techniques de relations entre les hommes ». Au sens le plus immédiat, les encadrements, ce sont les découpages administratifs et les régimes fonciers ; mais dans un sens plus inclusif, la notion désigne aussi les institutions politiques et administratives, les communications, la structure sociale, l’organisation commerciale, et même les systèmes de croyances et les faits culturels. Dans le diagnostic sur l’avenir des sociétés tropicales qu’il esquisse dans ses synthèses des années 1970, Gourou semble relativement optimiste quant aux possibilités du milieu naturel et aux perspectives d’amélioration des techniques de production ; mais il l’est nettement moins en ce qui concerne les techniques d’encadrement qu’il a pu observer sur d’innombrables terrains : les interventions mal calculées, ou simplement ignorantes des réalités locales, des experts, des capitaux étrangers et des organisations internationales ; les régimes fonciers irrationnels, abusifs ou peu rentables ; et, avant tout, la sous-administration ou la mauvaise administration.

Gourou publie en 1973 un ouvrage programmatique intitulé Pour une géographie humaine, qu’a posteriori on hésite à appeler son testament dans la mesure où il lui restait encore à vivre de longues et productives années, mais qui n’en présente pas moins sous une forme synthétique les idées force qui ont sous-tendu son travail pendant une quarantaine d’années, et auxquelles j’ai déjà fait allusion : faire en sorte que « la géographie humaine soit une entreprise cohérente d’explication des paysages et de la répartition de la population à la surface du globe ». Dans l’article qu’il consacre à cet ouvrage dans la revue L’espace géographique, en 1975, Gilles Sautter met en évidence les principaux éléments de ce qu’il appelle le « système géographique de Pierre Gourou » — un système, certes, qui évite de s’exposer et de se proclamer comme tel, et qui en outre est toujours resté dans la pratique de son auteur ouvert et amendable ; mais un système (ou peut-être plutôt un « modèle ») qui ne s’en dégage pas moins très clairement de l’accumulation des notations et des études de cas dans ce que Sautter caractérise comme une « fresque géographique du monde, appuyée sur une documentation incomparable ». Parmi les conceptions qui l’organisent, on note l’importance des « situations locales », marquées par leurs originalités individuelles, et se définissant moins par leur échelle spatiale que par la « combinaison géographique » qu’elles représentent. Cette « combinaison géographique », c’est (toujours suivant les termes de Gourou) « une combinaison de faits naturels et de civilisation » ; et il faut ajouter que Gourou refuse assez systématiquement la possibilité de règles ou de lois générales susceptibles de rendre compte de l’ensemble des situations locales particulières telles qu’elles s’incarnent dans ces combinaisons géographiques : ce sont au contraire les « originalités individuelles » qui le frappent.

Et là il faut évidemment citer une autre notion clé dans l’œuvre de Gourou, celle de « paysage ». Les paysages, qui ne sont que « la manifestation visible des techniques de production et d’encadrement », ne sont pas un donné, contenant en lui-même ses propres principes d’explication : ils appellent à la mise en question des évidences simples ou des principes univoques de causalité ; ils ne sont, affirme Gourou, qu’« une série de problèmes emboîtés », et, là encore, la multiplicité des dimensions et des facteurs semble dénier la possibilité de vastes régularités.

En parallèle avec le concept de paysage, et l’expliquant en partie, le second élément fondamental du système géographique de Pierre Gourou est « le nombre des hommes et la densité de la population », tant au niveau local que dans sa répartition mondiale. L’étude des densités démographiques, écrit quelque part Gourou, « entraîne tous les engrenages de l’explication géographique ». Elle pose d’abord la question du rôle des conditions naturelles (ou physiques) : bien que limitatives par définition, celles-ci ne sont jamais déterminantes, dans la mesure où elles offrent dans la totalité des cas des potentialités plus larges et d’autres solutions que celles que l’homme exploite effectivement. En fait, ces conditions, dit Gourou, « ne se définissent pas objectivement, mais selon l’idée que les hommes en ont d’après les techniques qu’ils maîtrisent » — et, là, intervient un autre thème important, celui de la « perception », autrement dit, suivant l’expression de Gilles Sautter, « cette géographie au second degré qui prend en considération la vue que les hommes ont des choses ».

Quoi qu’il en soit, on retrouve là cette notion centrale dans l’œuvre de Gourou, que je mentionnais tout à l’heure, celle de « civilisation », à laquelle il recourt très fréquemment. En fait, si Gourou accepte éventuellement l’idée de système, c’est à ce niveau-là, comme, par exemple, lorsqu’il écrit au début de Pour une géographie humaine : « Dans une certaine mesure, une civilisation est un système structuré ; c’est parce qu’elles sont dans la civilisation que des structures peuvent apparaître dans le paysage. » La civilisation, c’est la somme, d’une part, des techniques auxquelles elle reste fidèle tout en les faisant évoluer, et d’autre part de ces « liaisons » qu’il appelle les encadrements ; et l’efficacité d’une civilisation, ou encore son « efficacité paysagiste », est inséparable en fin de compte de sa « capacité à capitaliser les excédents naturels de la population ». Les plus efficaces parmi les civilisations, celles qu’il appelle « civilisations supérieures » (au premier plan desquelles, dans ses travaux, la Chine et l’Inde), en prenant d’ailleurs soin de rappeler que de tels classements tiennent à des adaptations sociales et non pas biologiques, semblent bien être « nées dans des carrefours de courants techniques » et avoir bénéficié de concours de circonstances historiques favorables. Au reste, ce que Gourou appelle les « dérives » ou les « cheminements historiques » est tout aussi important dans son approche explicative des paysages actuels.

À ce sujet — comme l’a encore souligné Gilles Sautter —, il est important de noter à quel point Gourou était éloigné d’un quelconque écologisme nostalgique et de la croyance en un « âge d’or où aurait régné un équilibre harmonieux entre les êtres vivants, et entre ceux-ci et le monde physique » ; tout comme il est important de souligner la façon dont il considérait comme parfaitement acceptables les transformations dont nous sommes les témoins et les acteurs — mais acceptables sous d’indispensables conditions d’intelligence du passé et de maîtrise des processus, bien sûr, que son expérience de géographe lui permettait d’énoncer avec une grande autorité et où se retrouvait son obsession des « techniques d’encadrement », sans parler de sa méfiance envers les bureaucraties européanisées du tiers-monde. Le croît démographique ne lui faisait pas peur a priori ; pour lui les modifications de la flore et de la faune ne sont « désastreuses » que pour le naturaliste ; et il était même disposé à intégrer certains phénomènes inévitables de pollution, lui inspirant cette remarque non dénuée de provocation : « Les carpes sont moins heureuses qu’autrefois dans nos rivières, mais notre eau potable est plus propre que celle de nos aïeux. » Je pourrais encore citer un texte relativement court présenté en 1983 à une réunion tenue à la Fondation Hugot du Collège de France, à laquelle j’avais eu l’honneur d’être moi-même convié pour présenter une communication sur la protection hydraulique en Chine centrale à la fin de l’époque impériale, occasion fort intimidante de soumettre mon travail à cette légende vivante dont j’avais lu les grands livres comme étudiant (la réunion en question a donné lieu à un livre intitulé Des labours de Cluny à la révolution verte, dirigé par Gilbert Etienne et Pierre Gourou) ; le texte de Gourou, donc, portait sur « Maîtrise de l’eau et problèmes de production dans le monde tropical », et l’on est frappé de voir à quel point il y insistait sur tout ce qu’il reste possible de faire en matière d’irrigation pour multiplier sans dommages, mais au prix de transformations drastiques des habitudes, la production des grands pays tropicaux. Il se permettait même de calculer en conclusion, « avec quelque inconscience », disait-il lui-même, que les ressources en eau disponibles mondialement devraient permettre de faire vivre 25 milliards d’habitants !

Il m’apparaît en tout état de cause remarquable que cet homme qui aura vécu dans sa totalité le siècle écoulé, et qui connaissait la planète mieux que quiconque, comme on peut le voir dans une œuvre véritablement monumentale et dont je n’ai donné que de brefs aperçus — que cet homme dont Fernand Braudel écrivait dans une préface qu’il s’excusait à l’occasion de tout savoir, soit resté jusqu’au bout raisonnablement optimiste devant les transformations et les perspectives de transformations qu’il étudiait : si bien que pour lui, en fin de compte, la géographie que feraient ses successeurs avait vocation à devenir, avant toute autre chose, « la géographie d’un monde mouvant ».

Pierre-Étienne Will

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