« Le droit d'avoir des droits » et la citoyenneté cosmopolitique

Dans un célèbre passage situé à la fin du deuxième tome des Origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt met en exergue le paradoxe logé au cœur du discours des droits de  l'homme. Ces derniers sont dits « inaliénables » et « imprescriptibles » car supposés indépendants de toute appartenance collective déterminée. Pourtant, c'est précisément au moment où des êtres humains sont privés d'un gouvernement propre et ne peuvent donc plus compter sur d'autres ressources que leurs droits « naturels » qu'ils se retrouvent « sans droits ». L'exemple des apatrides de l'entre-deux guerres révèle ainsi que le premier des droits de l'homme, celui qui conditionne tous les autres, c'est l'appartenance à une communauté politique donnée.

Pour autant, la formule d'un « droit à avoir des droits » ne se laisse pas aisément déchiffrer. Selon une première interprétation, elle reviendrait à poser que les droits de l'homme ne peuvent s'incarner qu'au sein d'une collectivité déterminée. Serait ainsi conforté le primat d'une conception communautariste de la politique qui semble cautionner les arguments d'Edmund Burke sur l'ineffectivité des droits de l'homme abstraction faite des appartenances nationales et des allégeances étatiques. Selon une deuxième lecture, qui entend dénoncer la duplicité d'un certain type d'humanisme, le texte d'Arendt serait une invite à décréter l'obsolescence de droits de l'homme inextricablement liés à l'affirmation de la violence souveraine d'un État-nation aujourd'hui en déliquescence.

Contre ce double malentendu, ce séminaire proposera une lecture alternative du « droit à avoir des droits » en vue de dessiner les contours d'une citoyenneté cosmopolitique. Loin d'un gouvernement mondial - qui porterait atteinte à la pluralité des nationalités, des cultures et des identités politiques -, une conception « politique » des droits de l'homme devrait permettre d'envisager une relativisation de la souveraineté, une prolifération des contre-pouvoirs et une limitation de la puissance des États-nations par une combinaison d'initiatives citoyennes et de juridictions internationales.