Le jugement majoritaire : une nouvelle théorie du vote

L’exposé proposé par les deux mathématiciens a été l’occasion de se demander si l’expression d’une préférence devait être la conséquence d’un choix binaire ou si elle était plus complexe à exprimer. Parce que l’élection ne se résume pas toujours à un choix entre deux pairs, mais qu’elle peut être aussi un choix parmi un plus grand nombre, le classement peut être envisagé comme modalité d’expression des préférences. En compliquant ainsi la notion de majorité, la proposition de Balinski et Laraki permet de réfléchir à la véritable signification de l’élection.

La proposition de l’adoption du jugement majoritaire comme nouvelle modalité de vote est issue d’un double constat : l’expression des opinions par le scrutin majoritaire ne traduit pas nécessairement les préférences collectives ; dès lors que plus de deux candidats sont en lice, les résultats du vote peuvent être contradictoires en vertu des paradoxes de Condorcet et d’Arrow. Selon Balinski et Laraki, si les candidats sont jugés sur la base d’une échelle commune de mentions ordinales, le scrutin peut 1) toujours identifier un gagnant, 2) neutraliser les paradoxes de Condorcet et d’Arrow, 3) assurer l’égalité des voix des électeurs. Le jugement majoritaire doit ainsi permettre de dégager le candidat réellement voulu par les électeurs : il prend en compte l’opinion de tous les électeurs sur tous les candidats et il donne à l’électeur la liberté totale d’exprimer ses opinions.

Si le jugement majoritaire permet assurément de dépasser l’idée qu’une élection est une élimination, la discussion a soulevé la question épineuse de l’homogénéisation des critères de jugement entre les électeurs. On a également rappelé que la représentation proportionnelle était un autre moyen d’échapper au paradoxe majoritaire, dans le cas de l’élection d’une assemblée. Enfin, on s’est interrogé sur la capacité de persuasion du jugement majoritaire et des conditions de sa mise en œuvre – convient-il notamment de multiplier des expérimentations démocratiques locales en attendant une adoption plus large ?

Michel Balinski est directeur de recherche de classe exceptionnelle émérite au CNRS au laboratoire d’Économétrie de l’École polytechnique ; Rida Laraki est chargé de recherche au CNRS en section sciences et technologies de l’information dans le même laboratoire. Ensemble, ils ont publié : Majority Judgement : Measuring Ranking and Electing, MIT Press, 2010, et « Judge : Don’t Vote », Cahier du laboratoire d’Économétrie de l’École polytechnique, 27, 2010.