Les logiques de la démobilisation électorale contemporaine

Fondée sur une analyse électorale de terrain (en particulier dans la Cité des cosmonautes de Saint-Denis), la présentation proposée par Céline Braconnier a démontré que la conception de l’électeur stratège devait laisser place à celle de l’électeur comme membre d’une communauté sociale. L’exposé a débuté par le rappel d’une tendance lourde : la forte hausse de l’abstention, remarquable en France depuis une trentaine d’années, affectant tous les scrutins sauf l’élection présidentielle. Jusqu’à présent, la principale explication donnée à cette diffusion du comportement d’intermittence électorale, reposant sur l’analyse de sondages, insistait sur la maturité politique nouvelle des électeurs. L’étude de l’abstention à partir des listes d’émargement de l’INSEE et d’observations participantes sur le terrain amène à proposer d’autres explications ; le risque du biais déclaratif du sondage peut ainsi être neutralisé, et l’analyse, faite dans la durée et à une échelle locale, parvient à prendre la mesure de phénomènes invisibles autrement.

Cette méthode permet d’abord d’évaluer l’impact d’un certain nombre de dispositions sociales : l’âge (les jeunes sont moins sensibles à l’injonction civique), mais surtout les inégalités sociales (plus on est fragile économiquement, moins on vote), ces deux facteurs pouvant bien évidemment avoir un effet cumulatif. Mais l’originalité de la démarche de Céline Braconnier est de montrer que ces prédispositions sociales peuvent être ou non compensées par ce qu’elle appelle des « facteurs environnementaux ». Alors qu’ils jouaient de manière positive il y a une trentaine d’années, ces facteurs environnementaux (en particulier la disparition de l’encadrement politique dans les quartiers et sur le lieu de travail) s’exercent aujourd’hui dans le sens contraire. Des dispositifs informels de mobilisation collective existent pourtant encore, ainsi la famille qui a une forte capacité d’entraînement, en particulier dans les milieux populaires, et les campagnes politiques. À cet égard, plus celles-ci commencent tôt, plus le problème de la non-inscription ou de la mal-inscription, qui alimentent une abstention constante, peut être endigué. Céline Braconnier a donc conclu son exposé sur le rôle décisif des campagnes d’incitation à l’inscription pour endiguer l’abstention et a plaidé en faveur d’une inscription civique d’office.

Céline Braconnier est maître de conférences en science politique à l’université de Cergy-Pontoise. Elle est l’auteur de Une autre sociologie du vote : les électeurs dans leurs contextes : bilan critique et perspectives, LEJEP, 2010, et, avec Jean-Yves Dormagen, de La démocratie de l’abstention, Gallimard, 2007.