Hommage

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La disparition de Raymond Aron a ému l’opinion internationale ; elle a affligé l’opinion française, et elle atteint plus profondément encore le Collège puisqu'il souhaita achever et couronner sa carrière universitaire dans notre maison.

L’image de Raymond Aron perçue par le grand public diffère probablement de celle que, lisant ses livres et écoutant ses interventions, nous-mêmes nous formions de lui. Mais je doute qu'on doive à ce point séparer le journaliste du philosophe et du théoricien. Il confessait n’avoir jamais consacré plus de trois demi-heures à la rédaction d’un article. Or, ce don si rare qu'il possédait, de donner à sa pensée une forme irréprochable au fur et à mesure qu'il l’exprimait, ses auditeurs du Collège en eurent le bénéfice ; et si, durant toute sa vie académique, il put mener à terme tant de grands livres, c’est en partie parce que la dactylographie de ses cours — pour lesquels il ne s’aidait que de quelques notes — se prêtait presque sans retouches à la publication imprimée.

Surtout, il est frappant que, comme il l’explique dans ses Mémoires, il ait employé la plupart de ses leçons — je cite — à « confronter ses jugements, contemporains des événements, avec la vue d’ensemble » qu'il en prenait à distance après dix ou vingt ans, « épurant et stylisant » des commentaires écrits au fil de l’actualité. Une attention passionnée pour les faits, observés sous l’angle le plus concret, était indissociable chez lui de la réflexion théorique. Rien n’illustre mieux cette alliance que les noms des deux auteurs — Kant et Proust — dont la lecture, dit-il, le transportait pendant ses années d’étudiant.

C’est cette dualité, plutôt cette complémentarité des deux aspects de son personnage, qui, me semble-t-il, l’attira vers Clausewitz. Comme lui, Clausewitz avait allié la pensée et l’action ; mieux : fait de son action la matière d’une réflexion. Rien d’étonnant, donc, si ce cas remarquable en lequel, sans doute, il se reconnaissait, tînt la place centrale de son enseignement au Collège. Les cours dont la substance passa dans Penser la guerre l’occupèrent pendant trois ans.

Partagée avec Clausewitz, cette capacité singulière d’être tout à la fois « engagé » et « spectateur » — deux mots choisis par Aron pour le titre d’un livre reproduisant des entretiens radiophoniques — manifestait ainsi, sur le plan de sa vie personnelle, des convictions philosophiques dont, depuis ses premiers ouvrages parus en 1938, il ne s’est jamais détaché. Selon lui, l’histoire collective ne se juge pas plus sous l’angle de la théorie pure que la liberté individuelle n’est définissable comme une création constamment renouvelée dans l’instant. Les sociétés sont ce que l’histoire les a faites ; et l’individu lui-même vit sous la dépendance de modèles, de coutumes et de croyances lentement intériorisées.

Quand donc il se livrait dans son enseignement à une méditation sur ses prises de position antérieures, Aron mettait seulement en pratique le principe fondamental de sa philosophie. Le travail du penseur ne consiste pas à décréter le réel, mais à réfléchir sur celui-ci. C’est dans l’histoire — celle de sa société, de son milieu, la sienne propre aussi (l’ethnologue ajouterait : dans l’immense éventail des expériences vécues par les sociétés humaines), que le philosophe cherche et trouve le matériau brut de ses spéculations.

On a souvent décrit Raymond Aron comme un penseur froid et impassible. Ce que je viens de dire de son enseignement, où les problèmes liés à sa personnalité se fondaient avec ceux que soulevaient pour lui les hommes et leur histoire, montre assez que cette froideur apparente n’était qu'un moyen par lequel il s’obligeait à contenir une sensibilité très réelle. Mais témoin, dans ses rapports avec les individus comme au spectacle du monde, des ravages de l’esprit de système, des méfaits des idéologies, il s’est, sa vie durant, imposé une sorte d’ascèse pour penser contre soi-même et tout soumettre au contrôle de la raison.

Il entra sur le tard au Collège, déjà paré d’un prestige de légende. Intime de Sartre à l’École Normale, observateur en Allemagne de la montée du nazisme, proche de De Gaulle à Londres, collaborateur de Combat aux côtés d’Albert Camus, ami de Malraux, familier des grands de ce monde, il fut l’un des principaux acteurs de cette période éblouissante de la vie intellectuelle française au lendemain de la dernière guerre.

Hors le grave accident de santé qui le convainquit, à partir de 1977, qu'il bénéficiait seulement d’un sursis, il gardait de ses années au Collège — je le cite — « un souvenir d’intense activité et de paix morale ». « L’élection au Collège, dit-il aussi, me rajeunit et me communiqua une nouvelle ardeur ». Notre maison peut s’en enorgueillir. Nous-mêmes chérirons le souvenir de son intelligence rayonnante, de son intégrité morale. En donnant huit années de sa vie au Collège, il nous a permis de côtoyer un sage.

Claude Lévi-Strauss