Hommage

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René Huyghe

René Huyghe, qui durant un quart de siècle avait occupé une chaire de Psychologie des arts plastiques au Collège, s'était retiré en 1976, voici plus de vingt ans. Il y revenait rarement. Non qu'il en eût conservé mauvais souvenir : mais l'Académie française, où il était entré dès 1960, et surtout le musée Jacquemart-André, dont la direction lui avait été confiée par l'Institut en 1974, lui offraient un cadre plus confortable et des tâches passionnantes. Car il était, jusqu'à ces derniers temps, demeuré fort actif. Il avait conservé la prestance physique que lui conféraient sa haute taille et son allure de gentilhomme, et cette aménité, cette courtoisie parfaite, qui savaient établir la juste distance tout en suscitant la sympathie.

Il serait bien long de conter par le menu une carrière qui fut simple, mais très remplie, ou d'énumérer les honneurs qu'il avait accumulés en trois quarts de siècle, depuis ses deux prix au concours général. Et sans doute serait-ce fausser son portrait. Qu'il me soit permis d'évoquer plutôt sa mémoire à partir de quelques souvenirs personnels.

Ma première rencontre avec René Huyghe se place à la fin des années quarante. Sa réputation de conservateur en chef des peintures du Louvre avait gagné la province : de sorte qu'il avait été invité à faire une conférence à Nevers, dans un petit cercle d'ordinaire peu soucieux des choses de l'art. Mon père m'y emmena. Il parla de Rubens. Au lieu du discours banal que j'attendais, avec biographie et listes de tableaux, il expliqua le génie de l'artiste et les ressorts plastiques de son art : cela, avec une finesse d'analyse que je n'ai jamais oubliée. Plus tard, j'ai même tenté d'approfondir certaines données qu'il avait présentées comme au passage. C'était l'un des traits qui caractérisaient René Huyghe : il nourrissait avec les peintres d'autrefois, avec les œuvres d'art, une sorte de commerce vivant, qui excluait aussi bien l'érudition sèche que le pur discours littéraire.

Quelques années plus tard je devais rencontrer René Huyghe assez régulière­ment — le premier et le troisième jeudi de chaque mois —, non pas au Louvre ou au Collège, mais chez Paul Prouté, le fameux marchand d'estampes et de dessins de la rue de Seine. Le rite des « nouveautés », aujourd'hui disparu, voulait que ces jours-là, dès l'heure d'ouverture du magasin, fussent présentées dans une dizaine de cartons les acquisitions récentes — soit environ 700 à 1 000 œuvres de tous temps et de tous pays. Logeant près de la rue de Seine, René Huyghe arrivait toujours avant moi, qui habitais alors à la Fondation Thiers et qui n'avais que de maigres ressources. Mais nous étions à peu près les seuls habitués de ces matinées à n'être pas marchands ou courtiers, et à discuter avec Paul Prouté sur l'attribution de telle ou telle œuvre. Je n'ai jamais été présenté à René Huyghe dans les formes, mais ces rencontres fréquentes avaient créé entre nous une sorte de familiarité. C'est ainsi que je connus un René Huyghe collectionneur, et que je pus admirer un esprit ouvert à toutes les époques et toutes les civilisations, un philosophe croyant à l'universalité de l'expression artistique comme à l'univer­salité de l'esprit humain : ce qui est sans doute la vraie clef de la plupart de ses ouvrages.

Mais les meilleurs souvenirs que je garderai de lui sont plus récents. Ce sont des marches le long des quais de la Seine, lorsque nous sortions du Louvre après les séances du Conseil de restauration, lui regagnant son appartement de la rue Corneille, et moi le Collège. Trente ou quarante ans après avoir quitté le musée, il lui restait fidèle. Il aimait ces séances de consultation devant les tableaux malades. Tout en cheminant, il me contait comment il avait réussi à préserver les chefs-d'œuvre des musées de France du scientisme obtus des restaurateurs anglais. Par là aussi, René Huyghe se distinguait de tant d'autres historiens d'art français et étrangers. On a parfois critiqué ses livres qui s'intitulent L'art et l'âme, Sens et destin de l'art, Formes et forces, La nuit appelle l'aurore (1980). Mais il faut comprendre que s'il s'autorisait à manier les mots, c'est qu'il avait tenu dans ses mains les œuvres, et qu'il avait eu le privilège de vivre familièrement avec les plus belles.

Ce portrait paraîtra sans doute déroger aux règles de la nécrologie. Mais j'y ajouterais peu en vous racontant qu'il était né à Arras en 1906, que sa passion pour l'art l'avait fait admettre dès 1927 au Louvre, comme chargé de mission, puis s'élever au poste de conservateur en chef des peintures en 1937. Il avait été en 1951 élu au Collège, où sa chaire de Psychologie des arts plastiques remplaça celle de Psychologie et éducation de l'enfance d'Henri Wallon, de même qu'à l'Académie française il succéda en 1960 à Robert Kemp, le fameux critique littéraire. Mais sa plus grande fierté était d'avoir, lors de la dernière guerre, mis à l'abri en province quatre mille tableaux du Louvre, et de les avoir rapportés intacts. Cette carrière avait été constamment accompagnée par la chance. Il faut pourtant évoquer la contrepartie.

Comme André Chastel, Roger Caillois et bien d'autres historiens d'art de leur génération, René Huyghe avait suivi les métamorphoses de l'art moderne avec sympathie, sinon avec enthousiasme. Jusqu'au jour où il dut s'arrêter : pousser plus loin aurait été trahir les idées qui lui étaient les plus chères. Il souffrit de ne plus se sentir en accord avec l'art de son temps.
Il allait souffrir bien plus brutalement d'une autre peste de notre époque : les médias. Des malversations graves ayant eu lieu à l'Institut, on tenta de détourner sur lui leur attention. À la suite d'un rapport pour le moins maladroit de la Cour des comptes sur la gestion du musée Jacquemart-André, le secret de l'enquête fut volontairement trahi. La presse, la télévision se ruèrent sur lui et sur son épouse, le peignirent comme un escroc, le désignèrent à la justice, le torturèrent, à 85 ans passés, de toutes les façons. L'affaire tourna court assez vite. Mais quand il fut lavé de tout soupçon, seuls deux ou trois entrefilets firent état de cette surprenante erreur judiciaire. Pareille épreuve morale et physique l'avait laissé plein d'amertume. Il ne reparut plus à l'Académie. Du moins savait-il en lui-même que les multiples publications que les années passées au Collège lui avaient permis de concevoir et de réaliser témoigneraient durablement de ce qui fut le titre de son dernier ouvrage (1994) : Une vie pour l'art.

1997
Jacques Thuillier