Qu'est-ce qu'un livre ? 1/2 (cours 2)

Avant les formulations philosophiques et juridiques du XVIIIe siècle, c’est dans le recours aux métaphores que pouvait être énoncée la double nature du livre. Alonso Víctor de Paredes, imprimeur à Madrid et Séville et auteur du premier manuel sur l’art d’imprimer en langue vulgaire, intitulé Institución del Arte de la Imprenta y Reglas generales para los componedores, composé vers 1680, exprime avec force et subtilité la double nature du livre, comme objet et comme œuvre. Il inverse la métaphore classique qui décrit les corps et les visages comme des livres, et tient le livre pour une créature humaine parce que, comme l’homme, il a un corps et une âme : « J’assimile un livre à la fabrication d’un homme, qui a une âme rationnelle, avec laquelle Notre Seigneur l’a créé avec toutes les grâces que sa Majesté Divine a voulu lui donner ; et avec la même toute-puissance il a formé son corps élégant, beau et harmonieux. »

Si le livre peut être comparé à l’homme, c’est parce que Dieu a créé la créature humaine de la même manière que l’est un ouvrage qui sort des presses. Dans un mémoire publié en 1675 pour justifier les immunités fiscales des imprimeurs madrilènes, un avocat, Melchor de Cabrera, a donné sa forme la plus élaborée à la comparaison en dressant l’inventaire des six livres écrits par Dieu. Les cinq premiers sont le Ciel étoilé, comparé à un immense parchemin dont les astres sont l’alphabet ; le Monde, qui est la somme et la carte de l’entière Création ; la Vie, identifiée à un registre contenant les noms de tous les élus ; le Christ lui-même, qui est à la fois « exemplum » et « exemplar », exemple proposé à tous les hommes et exemplaire de référence pour l’humanité ; la Vierge, enfin, le premier de tous les livres, dont la création dans l’Esprit de Dieu a préexisté à celle du Monde et des siècles. Parmi les livres de Dieu, que Cabrera réfère à l’un ou l’autre des objets de la culture écrite de son temps, l’homme fait exception car il résulte du travail de l’imprimerie : « Dieu mit sur la presse son image et empreinte, pour que la copie sortît conformément à la forme qu’elle devait avoir [...] et il voulut en même temps être réjoui par les copies si nombreuses et si variées de son mystérieux original. »

Paredes reprend la même image du livre comparé à la créature humaine. Mais, pour lui, l’âme du livre n’est pas seulement le texte tel qu’il a été composé, dicté, imaginé par son créateur. Elle est ce texte donné dans une disposition adéquate, « una acertada disposición » : « un livre parfaitement achevé consiste en une bonne doctrine, présentée comme il le faut grâce à l’imprimeur et au correcteur, c’est cela que je tiens pour l’âme du livre ; et c’est une bonne impression sur la presse, propre et soignée, qui fait que je peux le comparer à un corps gracieux et élégant ». Si le corps du livre est le résultat du travail des pressiers, son âme n’est pas façonnée seulement par l’auteur, mais elle reçoit sa forme de tous ceux, maître imprimeur, compositeurs et correcteurs, qui prennent soin de la ponctuation, de l’orthographe et de la mise en page. Paredes récuse ainsi par avance toute séparation entre la substance essentielle de l’œuvre, tenue pour toujours identique à elle-même, quelle que soit sa forme, et les variations accidentelles du texte, qui résultent des opérations dans l’atelier. Homme de l’art, il refuse une semblable dichotomie entre« substantives » et « accidentals », pour reprendre les termes de la bibliographie matérielle, entre le texte en sa permanence immatérielle et les altérations infligées par les préférences, les habitudes ou les erreurs de ceux qui l’ont composé et corrigé. Pour lui sont inséparables la matérialité du texte et la textualité du livre.

Exprimée dans le répertoire des métaphores chrétiennes au Siècle d’Or ou formulée dans les catégories philosophiques ou juridiques des Lumières, la double nature du livre nous ramène au texte de Kant – et aux questions de ce cours. En tenant l’imprimerie pour une nouvelle forme d’écriture et une édition comme la somme de toutes les copies de l’« original », Kant inscrit sa réflexion dans le nouveau paradigme de l’écriture et le nouvel ordre des discours qui, depuis le milieu du XVIIe siècle, associe les catégories d’individualité, originalité et propriété. Le manuscrit de l’auteur, désigné comme « original » devient ainsi le garant du discours qu’il adresse au public par l’intermédiaire de son mandataire, le libraire éditeur, alors qu’au Siècle d’Or, le même mot, « original », désignait la copie au propre, établie par un scribe professionnel, qui était transmise aux censeurs pour approbation puis aux maître imprimeur pour l’impression. Dans un temps où l’œuvre est pensée comme immatérielle, toujours identique à elle-même quelle que soit ses formes imprimées, qui n’en sont que des « représentations », comme écrit Kant, le manuscrit original, écrit de la main même de l’auteur, en vient à attester le droit personnel de l’écrivain sur son discours, un droit jamais détruit par le droit réel des acheteurs des livres qui le font circuler. Devenu le signe visible d’une œuvre immatérielle, le manuscrit de l’auteur doit être conservé, respecté et révéré.