Fondements cognitifs de la lecture (résumé cours 24/02/2015)

Les deux derniers cours ont été consacrés à l’application de ces principes généraux à deux domaines spécifiques de l’enseignement primaire : l’apprentissage de la lecture et du calcul. Dans ces deux domaines, de nombreuses recherches soutiennent l’hypothèse du recyclage neuronal (importance des contraintes imposées par des circuits neuronaux préexistants), l’importance de la plasticité cérébrale, et le rôle de l’automatisation.

Dans le cas de la lecture, c’est un circuit impliquant le cortex visuel de l’hémisphère gauche, au sein du sillon occipito-temporal latéral, qui se modifie au cours de l’apprentissage. Il s’y développe une représentation des lettres et de leurs enchaînements pour former des mots écrits. Cette région visuelle joue un rôle de pivot : ses projections, en direction de différents secteurs du lobe temporal, se modifient afin de représenter d’une part les correspondances entre graphèmes et phonèmes (déchiffrage ou voie phonologique de lecture) et, dans un second temps, le passage direct de la chaîne de lettres au sens des mots (voie lexico-sémantique). La comparaison de personnes alphabétisées et non-alphabétisées démontre que les circuits occipito-temporaux de l’hémisphère gauche sont profondément altérés par l’apprentissage de la lecture : le cortex visuel est modifié, y compris dans ses étapes les plus précoces ; la représentation des visages est déplacée ; l’invariance en miroir est légèrement réduite ; et les aires auditives du planum temporale voient également leur activité augmenter. De surcroît, au cours des premières étapes de l’apprentissage, les réseaux attentionnels des lobes pariétaux et frontaux sont fortement activés, mais cette contribution s’amenuise au fil de l’automatisation de la lecture, alors que l’activation temporale augmente.

Ces résultats expérimentaux, doublés de recherches convergentes en psychologie de l’éducation, conduisent à esquisser quelques recommandations pédagogiques que mes collègues et moi avons résumées dans le livre Apprendre à lire : Des sciences cognitives à la salle de classe (2011). Toutes les recherches convergent pour souligner l’importance de l’apprentissage explicite du code alphabétique. Les correspondances graphème – phonème doivent être introduites au sein d’une progression rationnelle. Rappelons qu’au départ, l’existence même des phonèmes ne va pas de soi pour l’enfant ou l’adulte non-alphabétisé. La combinatoire des lettres et leur lecture dans l’ordre gauche-droite doivent être enseignées explicitement. L’apprentissage de la lecture gagne à être accompagné d’exercices d’écriture ou de tracé des lettres : en ajoutant un code moteur au lexique mental des lettres, ces activités facilitent vraisemblablement la mémoire des correspondances graphème-phonème, et elles réduisent également les confusions en miroir, par exemple entre b et d.

Enfin, si de nombreux travaux démontrent que l’enseignement du code grapho-phonologique est la meilleure stratégie pour parvenir rapidement à une bonne compréhension des mots, des phrases et des textes, il ne fait aucun doute que cette stratégie ne suffit pas : la connaissance de la structure des mots et des phrases constitue un vaste domaine de compétences, essentiel à la lecture adulte, et qui gagne à être enseigné explicitement à l’enfant. De nombreuses difficultés de l’orthographe du français s’expliquent par la morphologie (racines des mots, préfixes, suffixes, terminaisons grammaticales, etc.), qui elle-même se déduit en partie de l’étymologie et de l’histoire de notre langue. Les travaux de Maryse Bianco démontrent qu’un entraînement spécifique à la compréhension des textes, qui attire l’attention sur les indices sémantiques portés par les anaphores, le temps des verbes, la négation, etc., s’avère bénéfique chez les enfants de classe primaire.