L'hypoth├Ęse des deux voies de la lecture

Au-delà de l'étape de reconnaissance visuelle des mots, comment se poursuit la lecture ? La plupart des modèles actuels considèrent que le traitement de l'information emprunte deux voies parallèles. L'une conduit à l'accès au lexique et au sens des mots, l'autre à leur représentation phonologique.

Les premiers indices de cette organisation en deux voies ont été apportés par la neuropsychologie (Marshall & Newcombe, 1973) : outre les alexies périphériques dont fait partie l'alexie pure, on distingue au minimum en neuropsychologie une forme d'alexie profonde ou centrale, dans lequel le patient a accès partiel au sens du mot sans en retrouver la prononciation, et une forme d'alexie de surface où les erreurs traduisent une sur-régularisation avec application des règles de conversion graphème-phonème sans compréhension du mot.

Marshall et Newcombe, puis Coltheart, ont proposé que ces déficits traduisent la détérioration sélective d'au moins deux voies de lecture, une voie de surface qui permet la conversion graphème-phonème de toutes les chaînes de caractères, et une voie profonde qui récupère les informations lexico-sémantiques associées à chaque mot. Selon ce modèle, divers facteurs modulent l'usage de l'une ou de l'autre voie. Trois catégories essentielles de chaînes de caractères doivent être distinguées :

- les pseudo-mots comme « bakifo » (passage par la voie de surface uniquement) ;
- les mots réguliers comme « bateau » (voie de surface et voie profonde) ;
- les mots irréguliers comme « oignon » (passage par la voie profonde uniquement).

Ces distinctions théoriques introduites par la neuropsychologie ont ensuite eu une influence importante sur la recherche chez le sujet normal. En psycholinguistique, les effets de pseudo-homophonie, d'homophonie, d'amorçage phonologique et de consistance phonologique ont suggéré que les deux voies de lecture fonctionnent en parallèle, et que l'information phonologique est systématiquement activée à un niveau infra-liminaire au cours de la lecture. Ces résultats ont été incorporés à des modèles détaillés dont une excellente synthèse critique est présentée par Perry et coll. (2007).

La recherche en neuro-imagerie s'est ensuite attachée à disséquer les aires cérébrales associées aux deux « routes » de lecture. Deux types de méthodes ont été utilisés pour moduler le passage par la voie lexicale ou la voie de conversion graphème-phonème. Dans la méthode « à stimulus variable », on contraste des stimuli dont la théorie veut qu'ils empruntent des voies différentes (par exemple lecture de mots versus pseudo-mots ; mots réguliers versus irréguliers ; mots fréquents (stockés) versus rares (peu ou pas codés dans le lexique)). Dans la méthode « à stimulus constant et tâche variable », on contraste des tâches qui concentrent l'attention du sujet sur un niveau de traitement phonologique (par exemple jugement de rime) ou lexical (jugement de synonymie).

Les résultats de ces différentes méthodes commencent à converger, bien qu'il demeure de nombreuses différences inexpliquées. Une revue récente (Jobard, Crivello, & Tzourio-Mazoyer, 2003) implique l'arrière du gyrus temporal moyen, la face ventrale antérieure du lobe temporal et la partie triangulaire de la région frontale inférieure dans la voie profonde lexico-sémantique, et les régions temporales supérieure et moyenne gauche ainsi que le gyrus supramarginal et la partie operculaire de la région frontale inférieure dans la voie de surface de conversion graphème-phonème. Ces résultats, le plus souvent fondés sur l'IRMf ou la TEP, sont confirmés par une étude à haute résolution temporelle en MEG (Simos et al., 2002). Celle-ci suggère que les deux voies fonctionnent en parallèle, mais que la vitesse de lecture est déterminée par l'une ou l'autre voie suivant la nature du mot lu.