La découverte et l'apprentissage des mots

L’apprentissage du langage relève-t-il d’une statistique similaire ? Sur le plan prosodique et phonologique, le bébé apprend extrêmement rapidement les propriétés de sa langue maternelle. Même les nouveau-nés de quelques jours préfèrent écouter des phrases dans leur langue maternelle – un apprentissage qui repose principalement sur les informations prosodiques lentes et de basse fréquence, et pourrait débuter in utero. Entre six et douze mois, les bébés détectent les catégories phonétiques de leur langue, et cessent de distinguer les contrastes qui ne sont pas pertinents pour eux (par exemple le contraste entre « r » et « l » pour des bébés japonais). Cet apprentissage repose clairement sur une estimation statistique de la distribution des phonèmes entendus. En effet, une distribution bimodale des traits phonétiques incite l’enfant à stabiliser deux catégories distinctes de phonèmes, tandis qu’une distribution unimodale le conduit à stabiliser une seule catégorie. Pour les voyelles, l’apprentissage se ferait avant six mois, voire même in utero. Cependant, une expérience récente montre que cet apprentissage n’est pas accéléré chez les enfants prématurés, bien qu’ils bénéficient de plusieurs mois supplémentaires d’exposition au langage. Des contraintes biologiques fortes encadrent donc la maturation des réseaux cérébraux du langage.

En ce qui concerne le lexique mental, les premières preuves d’une reconnaissance des mots parlés sont observées très tôt au cours de la première année de vie, bien avant la production des premiers mots. À cinq mois, les enfants préfèrent écouter leur propre prénom plutôt que celui d’un autre enfant, même si celui-ci partage le même profil d’accentuation tonique. Exposés, pendant 10 jours, à 30 minutes d’histoires pour enfants, les enfants préfèrent écouter cette liste de mots déjà entendus plutôt qu’une liste de mots nouveaux.

L’extraction de régularités statistiques joue un rôle important dans ces apprentissages. L’expérience fondatrice de Jenny Saffran et de ses collaborateurs montre qu’un enfant de huit mois extrait, d’une séquence de syllabes « bakimoufadolu… » les probabilités de transition entre les syllabes et les utilise pour en déduire la présence de « mots » récurrents de trois syllabes (Saffran, Aslin & Newport, 1996). Ces mots deviennent des candidats pour une association avec des stimuli visuels, préfigurant ainsi, dès la première année de vie, l’apprentissage du lexique mental de la langue maternelle.

Enfin, sur le plan grammatical, une sensibilité à l’ordre des mots est perceptible dès douze mois de vie. Chez l’adulte, l’IRM fonctionnelle montre que l’apprentissage de régularités auditives modifie l’activation des régions temporales et frontale inférieure gauche. On peut donc supposer que, chez l’enfant, le substrat cérébral de l’apprentissage fasse également appel au même réseau, même si aucune expérience d’imagerie de l’enfant ne vient encore étayer cette supposition.