Définitions et premiers paradoxes

Connais-toi toi-même, γνῶθι σεαυτόν. La maxime inscrite dans le pronaos du temple d’Apollon à Delphes attire notre attention sur le subtil paradoxe qui entoure le problème de la conscience. Non seulement notre cerveau nous fait prendre conscience de certains aspects du monde extérieur – thème du cours de l’année précédente –, mais il nous permet également d’orienter le faisceau de la conscience en nous-mêmes. Homo Sapiens sapiens, nous sommes conscients d’être conscients. Talentueux peintre de l’introspection, Vladimir Nabokov résume en quelques mots, dans Strong Opinions, cet étrange effet miroir :

Être conscient d’être conscient d’être… Si je sais non seulement que je suis, mais également que je sais que je le sais, alors j’appartiens à l’espèce humaine. Tout le reste en découle – le fleuron de la pensée, la poésie, une vision de l’univers.

L’objectif du cours 2011 était de faire le point sur les mécanismes psychologiques et cérébraux qui nous permettent d’orienter ainsi le projecteur de la conscience vers nous-mêmes. Quelles en sont les limites, et que savons-nous réellement de nous-mêmes ? Quels processus cognitifs sont accessibles à un jugement introspectif d’ordre supérieur, « métacognitif » ?

Le vocabulaire de la métacognition

Si la cognition peut se définir, schématiquement, comme l’ensemble des processus mentaux qui nous permettent de traiter des informations (internes ou externes), alors la métacognition pourrait se définir comme l’ensemble des connaissances et des croyances que nous possédons sur nos propres processus cognitifs (passés, présents ou futurs), ainsi que les processus qui permettent de les manipuler. La méta-mémoire, par exemple, concerne l’ensemble de nos connaissances et de nos croyances sur nos propres processus de mémorisation et de récupération en mémoire. Lorsqu’un étudiant, doutant de ses connaissances, décide de réviser avant un examen, il porte un jugement d’ordre métacognitif sur les faiblesses de sa mémoire. Calculez 23 + 18. Sans doute pouvez-vous rapporter l’ordre et la nature des opérations que vous effectuez : elles sont disponibles à un niveau métacognitif. Par contre, vous ne disposez d’aucune introspection sur la manière dont vous réalisez les calculs élémentaires tels que 2 + 1.

Pour chaque opération mentale de niveau n, la métacognition suppose l’existence d’une représentation mentale de niveau n + 1 ou « méta-représentation » des opérations mentales exécutées au niveau inférieur. Selon ce schéma hiérarchique, l’introspection (ou cognitive monitoring dans la littérature anglophone) s’exerce de bas en haut : elle consiste à mettre au jour la méta-représentation sur la base d’un accès aux informations du niveau inférieur (accès qui peut être partiel ou illusoire). Ainsi, nous exerçons notre introspection lorsque nous détectons une erreur dans notre calcul. Inversement, le contrôle métacognitif s’exerce de haut en bas : il consiste à exploiter la méta-représentation afin de modifier la stratégie et les opérations mentales exécutées au niveau inférieur. Nous l’exerçons par exemple lorsque, prenant conscience de nos erreurs, nous décidons de ralentir et de faire plus attention au prochain essai.

Un bref historique

Jusqu’à la fin du xixe siècle, l’introspection est considérée comme la méthode centrale d’étude de l’esprit humain. De nombreux psychologues, qui ne prennent guère la mesure de l’étendue des opérations non-conscientes, considèrent possible l’observation directe des faits mentaux. Pour Wilhelm Wundt (1832-1920), l’objet même de la psychologie est l’étude de l’expérience mentale subjective, et l’introspection en constitue la seule méthode. Franz Brentano (1838-1917) promeut une « psychologie descriptive » ou « phénoménologie » (avant Husserl) qui consiste en l’étude des phénomènes de la perception intérieure d’un point de vue subjectif, « à la première personne ». Oswald Külpe (1862-1915), élève de Wundt et chef de file de l’école de Würzburg, développe des méthodes de description verbale de l’introspection, quoiqu’il découvre alors une première limite de l’introspection : lors de la « pensée sans images », le sujet ne peut pas toujours rapporter ses percepts.

Edward Titchener (1827-1927) à Cornell, Edwin Boring (1886-1968), Théodule Ribot (1839-1916) et même Alfred Binet (1857-1911) en France défendent des points de vue similaires : « l’introspection, peut-on dire, est la base de la psychologie, elle caractérise la psychologie d’une manière si précise que toute étude qui se fait par l’introspection mérite de s’appeler psychologique, et que toute étude qui se fait par une autre méthode relève d’une autre science » (A. Binet, Introduction à la psychologie expérimentale, 1894).

Cependant, cette prétendue spécificité de la psychologie fait d’emblée débat. Auguste Comte lui oppose un argument connu aujourd’hui sous le nom de paradoxe de Comte. Selon lui, « l’esprit humain peut observer directement tous les phénomènes, excepté les siens propres. Car, par qui serait faite l’observation ? […] L’individu pensant ne saurait se partager en deux, dont l’un raisonnerait, tandis que l’autre regarderait raisonner. L’organe observé et l’organe observateur étant, dans ce cas, identiques, comment l’observation pourrait-elle avoir lieu ? » (Auguste Comte, Cours de philosophie positive [1830-1842], Vol. 1, pp. 31-32).

Une réponse vigoureuse à cette critique sera fournie par John Stuart Mill :
« Il aurait pu venir à l’esprit de M. Comte qu’il est possible d’étudier un fait par l’intermédiaire de la mémoire, non pas à l’instant même où nous le percevons, mais dans le moment d’après : et c’est là, en réalité, le mode suivant lequel s’acquiert généralement le meilleur de notre science touchant nos actes intellectuels. Nous réfléchissons sur ce que nous avons fait quand l’acte est passé, mais quand l’impression en est encore fraîche dans la mémoire. […] Ce simple fait détruit l’argument entier de M. Comte. » (John Stuart Mill, Auguste Comte et le positivisme [1865], pp. 68-69). Les neurosciences cognitives contemporaines pourraient ajouter qu’il n’y a rien d’impossible à ce qu’un circuit cérébral, situé par exemple dans le cortex préfrontal, reçoive et régule les informations issues d’autres circuits hiérarchiquement inférieurs.

Le paradoxe de Comte n’en donc pas un, mais la suspicion est née : l’introspection serait une méthode scientifique inadéquate. Dans une violente critique demeurée célèbre, le chef de file du behaviorisme John Watson l’énonce avec force : « La psychologie telle que le béhavioriste la voit est une branche purement objective des sciences naturelles. Son but théorique est la prédiction et le contrôle du comportement. L’introspection ne fait pas partie de ses méthodes essentielles, et la valeur scientifique de ses données ne dépend pas de la façon dont elles se prêtent à une interprétation en termes de conscience. » Exit l’introspection : la subjectivité de ses observations rendrait impossible toute construction scientifique.

Rétrospectivement, il nous semble toutefois que la critique de Watson confonde l’introspection en tant que méthode, et l’introspection en tant qu’objet d’étude. L’introspection n’est certainement pas une méthode infaillible pour accéder à l’architecture mentale : même un psychologue parfaitement entraîné ne saurait rapporter fidèlement ses processus mentaux, sinon la psychologie expérimentale serait une tâche bien aisée ! Cependant, les performances et les limites de l’introspection constituent un grand sujet de recherches, parfaitement légitime, dont nous verrons qu’il conduit à des résultats empiriques reproductibles d’un individu à l’autre.

Dès 1971, à l’aube de la révolution cognitive, John Flavell introduit l’étude de la méta-mémoire. En 1979 il propose une première théorisation de la métacognition, qui distingue les connaissances (conscientes ou non, justes ou fausses), les expériences, les buts, les tâches, les stratégies et les actions métacognitives. Influencé par Piaget, il souligne déjà l’importance de la métacognition dans l’éducation chez l’enfant. En effet, sur la base de ce qu’il comprend de lui-même, l’enfant est amené à concevoir, à tort ou à raison, des stratégies d’apprentissage et de recherche en mémoire qui influencent ses performances.

Les années 1960-1990 voient naître de vifs débats sur la fidélité de l’introspection. Pour Nisbett et Wilson (1977), les jugements introspectifs sont très souvent fictifs, donc inutiles. Pour Ericsson et Simon (1980), par contre, les rapports verbaux sont souvent adéquats dès lors que l’information rapportée est présente en mémoire à court terme. Ericsson et Simon  introduisent une classification des tâches introspectives qui distingue le moment du rapport verbal (immédiat ou différé), et le type de rapport (direct, avec recodage, ou sans relation avec l’expérience initiale). Leur revue des données expérimentales suggère que le rapport verbal peut être extrêmement fidèle lorsqu’il est direct et qu’il décrit le contenu présent de la mémoire à court terme. Dans ces conditions, il existe une correspondance étroite entre ce que les sujets disent et ce qu’ils font : l’introspection est crédible et utile.

Les méthodes de la métacognition

Depuis les années 1970, la validité des études de l’introspection s’est encore renforcée avec l’avènement de paradigmes expérimentaux rigoureux de mesure de la métacognition. Dans le domaine de la méta-mémoire, le jugement d’apprentissage (judgment of learning) demande au participant, après une phase d’apprentissage, d’estimer quelle seront ses performances dans un test ultérieur de mémoire. La mesure du sentiment de savoir (feeling of knowing), elle, requiert d’estimer, juste après qu’un participant ait échoué à se souvenir d’un item, s’il saurait le reconnaître parmi plusieurs. Dans les deux cas, la prévision introspective peut être comparée à la réalité objective mesurée quelques minutes plus tard.

Plus généralement, les jugements de second ordre requièrent d’estimer son degré de confiance dans une réponse antérieure (dite de premier ordre), de parier sur la véracité de sa réponse (wagering), ou de détecter ses propres erreurs. Comme le note Jérôme Sackur, la psychophysique elle-même fait régulièrement appel à l’introspection sous la forme d’un rapport subjectif, verbal ou non-verbal, qui peut être soigneusement quantifié, répliqué, et comparé quantitativement à la réalité objective.