Les limites du traitement subliminal

Comme le montrent les travaux qui viennent d'être examinés, les paradigmes d'amorçage subliminal mettent tout autant en valeur la réalité du traitement subliminal que ses limites. Le « propre de la conscience » commence à transparaître dans ces premiers résultats : En règle générale, les effets subliminaux ne s'obtiennent que dans des conditions d'automatisation importante, ils diminuent à mesure que l'on progresse dans la hiérarchie des opérations cognitives, et ils s'évanouissent rapidement au fil du temps sans conduire à des modifications rapides et durables du comportement.

Est-il dès lors possible d'associer la conscience à une ou plusieurs fonctions cognitives qui lui seraient propres, voire lui confèreraient un avantage sélectif qui expliquerait son apparition au cours de l'évolution des espèces ? Anthony Jack et Tim Shallice (2001) proposent d'appeler processus de type C un processus cognitif « qui ne peut traiter une information que si le participant rapporte être conscient de cette information ». Lionel Naccache et moi-même (2001) avons proposé trois grands ensembles de fonctions candidates : la maintenance explicite et durable de l'information en mémoire de travail ; le comportement intentionnel et volontaire ; et la flexibilité cognitive dans le choix et l'exécution de combinaisons nouvelles d'opérations, allant à l'encontre des stratégies routinières.

Trop peu de recherches empiriques portent encore sur ces questions. Jacoby et ses collaborateurs (1991 ; Debner & Jacoby, 1994) ont étudié la capacité d'inhiber une réponse de routine. Leur méthode de dissociation consiste à comparer les performances dans une tâche dite « d'inclusion », où la réponse demandée va dans le même sens qu'une opération mentale automatique, et dans une tâche « d'exclusion » où elle va à son encontre. Une analyse quantitative permet de démontrer que, dans des conditions de non-conscience ou d'inattention, l'instruction d'exclusion n'est pas suivie correctement et que les réponses sont dominées par des traitements non-conscients qui ne semblent que peu ou pas contrôlables. C'est l'une des rares situations, avec la méthode de pari mentionnée plus haut (2007), où l'on a démontré empiriquement qu'une tâche d'apparence simple - inhiber un comportement routinier - ne semble pas faisable lorsque le sujet rapporte n'avoir pas pris conscience d'une information.

Une autre condition intéressante, qui nécessite l'enchaînement de plusieurs opérations cognitives, a récemment été rattachée au traitement conscient (Sackur & Dehaene, 2009). Nous avons montré que plusieurs opérations arithmétiques, prises individuellement, peuvent s'exécuter, au moins partiellement, sans conscience : même lorsqu'un chiffre masqué est jugé invisible par les participants, des tâches d'addition, de soustraction, de comparaison ou de dénomination sont réalisées de façon non-consciente avec des performances bien meilleures que le niveau de hasard. Cependant, l'enchaînement d'une addition suivie d'une comparaison (juger si n + 2 est supérieur à 5) fait retomber ces performances pratiquement jusqu'au niveau du hasard. Il se pourrait donc que la conscience survienne à un niveau d'architecture cognitive bien particulier où les informations pertinentes aux buts actuels de l'organisme sont amplifiées et conservées temporairement en mémoire afin de les réutiliser dans des calculs ultérieurs. Selon cette hypothèse, la sélection, l'amplification, le maintien en mémoire et l'utilisation d'une information, en vue de son intégration à un plan d'action global et non‑routinier, caractériseraient donc le niveau des opérations mentales conscientes. Cette question sera réexaminée en 2010 lorsque nous étudierons les architectures cognitives et cérébrales qui sous-tendent l'accès d'une information à la conscience.