La production des céréales et la mouture hydraulique

La culture des céréales et leur transformation en farine sont des voies de recherche essentielles car elles touchent le fondement de l'alimentation des Anciens. Leur étude permet aussi d'aborder une des « causes célèbres » de l'historiographie : la diffusion de l'énergie hydraulique dans l'Antiquité. Lors d'une fouille d'urgence, en 1996, j'ai fouillé une villa romaine à La Crau près d'Hyères (Var) comportant un moulin à eau. Cette découverte fut le point de départ de recherches plus larges : rassemblant la documentation, j'ai pu montrer que les moulins hydrauliques étaient très répandus dans les campagnes au cours du Haut Empire, mais que les archéologues ne savaient pas les identifier. J'en avais moi-même fouillé pas moins de trois autres les années antérieures sans les reconnaître, à Saint-Michel de La Garde, à Saint-Pierre-Les Laurons aux Arcs et dans la ville portuaire de Toulon. Dans les années suivantes, j'ai poursuivi l'enquête tant en France, qu'au Portugal et en Italie.

Dans un article paru en 2006, j'ai démonté l'argumentation utilisant la prétendue rareté d'utilisation de l'énergie hydraulique dans l'Antiquité et j'ai avancé que le phénomène étant banal, toutes les conclusions de nature économique et sociale que certains historiens en avaient tiré, perdaient tout fondement. Les questions d'histoire des techniques, de réception des innovations et d'impact sur la croissance économique sont au cœur des débats actuels : elles ont fait l'objet de deux colloques récents, l'un à Capri en 2003 (Innovazione tecnica e progresso economico), l'autre au Pont du Gard en 2006 (Énergie hydraulique et machines élévatrices d'eau dans l'Antiquité, édité par J.-L. Fiches et moi-même).

Un développement nouveau doit être souligné. Les recherches préparatoires à la publication finale du moulin et de la tannerie de Saepinum m'ont convaincu que cet équipement datable du Bas-Empire n'est pas un moulin à farine mais un moulin à tan, où un arbre à cames actionnait des pilons. Cette nouvelle interprétation bouleverse l'histoire des techniques : l'application de l'énergie hydraulique à la mouture de l'écorce pour préparer le tan est effet attribuée au Moyen Âge et fait partie de la « révolution technique  du Moyen Âge ». Cette conviction des historiens médiévistes découle des mentions des moulins à tan dans les archives dont les plus anciennes remontent au XIe siècle. Il est clair que cette interprétation est un « effet de source ». En effet, l'application de l'énergie hydraulique à d'autres utilisations que la mouture du grain n'est attestée par aucune source écrite avant le Moyen Âge ; or l'archéologie commence à révéler qu'elle est effective dès l'empire romain pour le broyage du minerai, la sciage des blocs de marbre et désormais pour la fabrication du tan. Ainsi s'explique que le moulin hydraulique de Saepinum soit lié à une tannerie, association qui sera classique aux époques médiévale et moderne.