04 Mar 2015
14:30 - 16:00
Amphithéâtre Marguerite de Navarre, Site Marcelin Berthelot
En libre accès, dans la limite des places disponibles
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Le troisième cours a consisté, d’une part, à préciser les ressorts des difficultés que rencontre, selon Ryle, l’intellectualiste et son incapacité, notamment, à échapper au cercle de la régression à l’infini ; à montrer, d’autre part, comment, tout en maintenant la pertinence de la distinction entre savoir théorique et savoir pratique, Ryle affirme la priorité du second sur le premier et propose une définition de la connaissance pratique. Connaître une règle n’est pas de l’ordre d’un savoir théorique ; ce n’est pas connaître un fait ou une vérité en plus, disposer de plus d’information, c’est savoir faire, i.e. être capable d’effectuer une opération intelligente. Un élève idiot peut connaître par cœur nombre de formules logiques et être incapable d’argumenter. Un élève brillant peut très bien argumenter sans avoir jamais entendu parler de logique formelle. La bêtise n’est pas la marque d’une absence d’intelligence théorique. Le savoir pratique n’est pas non plus une simple forme de savoir implicite. Savoir faire, ce n’est pas connaître telle ou telle recette, maxime ou prescription. Qu’est-ce alors que le savoir pratique ? Un savoir actualisé dans des actes. Certes la présence de règles (et donc la possibilité d’énoncer les raisons de l’action) et leur exécution ne sont pas exclusives l’une de l’autre (Ryle n’est pas réductionniste), elles sont tout un. Un tel savoir n’exclut donc pas les jugements mais ceux-ci sont des produits et non des causes de ce savoir. Suivre une règle, ce n’est pas effectuer une opération mentale sur des propositions, examiner des raisons. Être habile à argumenter, ce n’est pas être prêt à citer Aristote, c’est avoir la capacité d’argumenter validement. L’excellence d’un chef ne réside pas dans ses citations mais dans sa cuisine. Connaître une règle est de l’ordre d’un savoir faire qui se manifeste dans l’exercice de la règle et dans l’action. Reconnaître les maximes d’une pratique présuppose de savoir l’effectuer. L’observance de règles – dont le mode naturel est l’impératif et non l’indicatif – et l’usage prescriptif de critères ressemblent donc à ce que nous faisons avec nos lunettes. Nous regardons à travers elles ; nous ne les regardons pas. Et tout comme quelqu’un qui regarde beaucoup ses lunettes trahit le fait qu’il a du mal à regarder à travers elles, de même, les gens qui font beaucoup appel à des principes, dit Ryle, « montrent qu’ils ne savent pas comment agir ». Il y a ici une forme de pragmatisme, très proche, une fois encore, d’auteurs comme Peirce ou Wittgenstein : « Les règles sont les rails de sa pensée, non pas les terminaux qu’il faut lui rajouter. Le bon joueur d’échec observe les règles et les principes tactiques, mais il n’y pense pas ; il se contente de jouer selon eux. » En un mot, ne cherchez pas la signification : regardez les usages. La connaissance pratique met donc en œuvre des habitudes, mais qui exigent entraînement et exercice. Reprenant Aristote, Ryle introduit en effet une distinction capitale entre le « dressage » (drill) qui va de pair avec l’habituation (habituation) et la production d’automatismes aveugles, sans l’exercice de l’intelligence, et l’entraînement ou l’apprentissage (training) qui suppose de l’éducation et des pouvoirs intelligents (intelligent powers). Lorsque j’inculque une aptitude (skill), je n’entraîne pas l’élève à faire quelque chose aveuglément mais à le faire intelligemment. Le dressage dispense de l’intelligence ; l’apprentissage l’élargit. La différence, décisive, est ici que, dans le cas de l’éducation, chacun peut avoir un retour sur sa propre pratique, mener un travail de réflexion, si besoin est, de correction, d’où des progrès possibles. Mais l’essentiel de l’argument ryléen reste bien que « le savoir propositionnel présuppose le savoir faire » (‘knowing-that presupposes knowing-how’) ou n’est qu’une question de savoir faire.

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