L'invention du sujet moderne (suite) : la volonté et l'action 1/2 (cours du 14/04/2015)

Le cours du 14 avril, dernier cours de l’année, a permis d’aborder comme telle la question du rapport entre anthropologie philosophique et christologie. L’histoire de la problématique de la volonté et de l’action s’éclaire archéologiquement en suivant l’élaboration dogmatique du problème de la liberté humaine du Fils de Dieu. Elle a pour horizon la théorie de l’union hypostatique (ἕνωσιϛ ὑποστατική) des deux natures, humaine et divine, dans l’hypostase ou Personne du Christ, et la théorie de l’union du corps et de l’âme chez l’homme. Pour saisir au plus originaire le problème de l’articulation du vouloir et du nouloir dans l’instant de la décision, il faut remonter aux débuts de la controverse monothéliste, et au complexe questions-réponses (CQR) structuré par le document fondateur du monothélisme byzantin : le Pséphos de Sergius 1er, patriarche de Constantinople du 18 avril 610 au 9 décembre 638. Pour ce faire, on a commencé par un rappel de la leçon du 6 janvier, en reprenant les quadrilatères de la volonté et de l’agence chez Jean de Damas et dans la traduction latine de Burgundio de Pise. Puis on a présenté les protagonistes de la controverse : le patriarche Sergius 1er ; l’empereur Héraclius 1er ; le pape Honorius 1er, et les documents concernés : le Pséphos (633) et l’Ekthèsis (638). L’objectif de Sergius est de désamorcer le conflit entre chalcédoniens et monophysites, sans tomber dans le nestorianisme et, par là, face au péril arabe, de rétablir l’unité perdue de l’Empire. Le thème du Pséphos est la prière de Gethsémani et l’épisode du « refus de la coupe » (évoqué lors du cours du 31 mars, deuxième heure), pièce centrale de la théologie de l’agonie du Christ. Tout roule sur l’exégèse de Mt 29, 36 et 42 : « Mon Père, que ce calice passe loin de moi, s’il est possible ; qu’il en soit néanmoins, non comme je le veux, mais comme vous le voulez » et « Mon Père, si je ne puis éviter de boire ce calice, que votre volonté se fasse ».À lire Mt 26, 39 et 42, il semble qu’il y ait dans le Christ deux volontés : celle du Verbe incarné, qui veut la Passion, celle de l’homme assumé, qui la rejette ou plutôt qui préférerait qu’elle lui fût évitée (la « nolléité de la mort », également évoquée dans le cours du 31 mars). Pour évacuer la polémique, le Pséphos proscrit toute mention des « deux opérations » du Christ. Admettre deux opérations conduit à poser deux volontés contraires dans le Christ au moment de l’agonie, donc à poser deux voulants dans le Christ, « ce qui est impie », car impossible en vertu d’une application psychologique de PNC : le principe de consistance (subjective) du vouloir, que je note PCV, à savoir : « Il est impossible que pour un seul et même sujet, deux volontés contraires subsistent en même temps et sous le même rapport. » Le Pséphos, via PNC et PCV, offre la première inscription de la volonté et des actes de volition au registre de la subjecti(vi)té. Il y en d’autres. On a, de ce point de vue, brièvement examiné un second principe de subjectivation dans le domaine de la volonté et de l’action : le « principe subjectif de l’action » (PSA) : « actiones sunt suppositorum », « les actions appartiennent aux suppôts », en partant de la controverse de Leibniz et de Bossuet sur le monothélisme. Après l’examen de PSA, on s’est penché sur les sources de PCV chez Sergius. On a notamment évoqué Platon et le « principe des contraires » dans la République, apparenté à PNC, sans se confondre avec lui. On a, pour finir, présenté une première esquisse de conclusion des analyses du « modèle aristotélicien ». La naissance de la subjecti(vi)té a pour condition le règne du principe de non-contradiction, en philosophie comme en théologie. La notion moderne de sujet se construit sur la trame constituée par PNC, PCV et PSA, dans l’épistémè aristotélicienne. L’aristotélisme résout la question de la synchronicité du vouloir et du nouloir en posant sur elle le verrou du principe de non-contradiction. Le résultat a un coût : il est contraire à notre expérience. Un autre modèle s’impose pour rendre compte de la réalité de la vie psychique.