Le confucianisme est-il un humanisme ?

Au cours de nos tentatives précédentes de « revisiter », puis de « ressusciter » Confucius, nous avons pu constater que le texte des Entretiens (en chinois Lunyu) qui lui est habituellement associé fait actuellement l’objet d’un démontage pièce par pièce, au point que ce n’est rien moins que l’unité, la cohérence et la continuité d’un texte pourtant considéré par toute la tradition chinoise comme fondateur qui s’en trouvent contestées, ouvrant un véritable « chantier Confucius » à ciel ouvert. Nous avons là un travail qui s’apparente à celui des exégètes critiques des textes bibliques, notamment des Évangiles. La relecture critique des sources anciennes, doublée par l’apparition de versions manuscrites exhumées des tombes et souvent divergentes des versions transmises, nous oblige à changer radicalement notre manière de concevoir la manière dont un texte comme le Lunyu a pu se constituer et s’imposer comme une référence privilégiée sur l’enseignement de Maître Kong.

Ce qui ressort des récents travaux représentatifs de cette conception nouvelle qui se qualifie elle-même de « révisionniste » est l’idée générale d’une cristallisation du texte du Lunyu autour de la figure de Maître Kong, non pas de son vivant, ni même du fait d’une transmission assurée par ses disciples, mais seulement à partir de l’instauration, voire de la consolidation, de la dynastie impériale des Han (206 av. J.-C. – 220 ap. J.-C.) au iisiècle avant l’ère chrétienne, c’est-à-dire trois à quatre siècles après le vivant du Confucius historique (dates conventionnelles 551-479). Or, à supposer que le Lunyu soit une compilation datant au mieux des Han antérieurs et reflétant les préoccupations politiques du nouvel ordre impérial centralisé, ne faudrait-il pas pousser la logique jusqu’au bout en émettant l’hypothèse radicale selon laquelle la figure de Maître Kong pourrait elle-même n’être qu’une invention des Han ? En d’autres termes, son placement sur un piédestal n’aurait-il pas été appelé lui aussi par les besoins spécifiques à l’instauration de nouvelles structures sociopolitiques ? Selon les chercheurs les plus radicalement « révisionnistes », le Lunyu pourrait tout aussi bien avoir été compilé comme un florilège de « propos choisis » puisés dans la vaste littérature associée aux maîtres de l’Antiquité et spécifiquement attribués à (ou placés dans la bouche de) Maître Kong au moment où son personnage commençait à être statufié ou sacralisé, voire divinisé, sous les Han qui avaient bien compris qu’un nouvel ordre centralisé devait se doter, non seulement de nouveaux modes de gestion et d’organisation sociopolitiques, mais aussi d’un nouvel ordre que nous qualifierions aujourd’hui d’idéologique.

En poussant cette hypothèse jusqu’à l’extrême, on serait même tenté de dire que le processus de réinvention de Confucius auquel nous assistons actuellement en Chine continentale et qui tend à faire de lui une icône identitaire de la « grande civilisation chinoise » est un processus qui ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier. Confucius ne serait peut-être dès l’origine rien d’autre que cela : une invention destinée à répondre aux besoins idéologiques d’un ordre politique nouveau, comme c’était le cas sous les Han il y a deux mille ans, et comme c’est de nouveau le cas aujourd’hui à l’aube du troisième millénaire, dans une Chine lancée dans une course éperdue à la puissance et à la domination planétaire. Si tel est le cas, faut-il se résoudre à ne voir dans les Entretiens qu’un agglomérat aléatoire de bribes de texte (ce que les philologues appellent des « unités textuelles ») provenant d’origines très diverses et mises ensemble dans un compendium attribué à Maître Kong à des fins purement idéologiques, ou faut-il y voir, comme l’a fait toute la tradition chinoise, un thesaurus de propos attribués à un Maître exceptionnel et unique en son genre, et porteurs d’un message de sagesse pour toutes les générations humaines, un peu à la manière des Évangiles et du personnage du Christ qui en est la figure centrale ? En d’autres termes, le texte du Lunyu et la figure de Maître Kong, qui ont fait l’objet, comme nous l’avons vu, de plusieurs phases de mondialisation, possèdent-ils réellement un potentiel d’universalisation, en quoi peuvent-ils prétendre à l’universalité ? Telle est la question qui a sous-tendu l’intitulé du cours de cette année : Le confucianisme est-il un humanisme ?

Lire la suite du résumé des cours