Le récit comme chasse (Cours du 24 février 2009)

Au regard de l’actuelle doxa, selon laquelle toute vie, et a fortiori la vie bonne, requiert le récit, Montaigne, Stendhal et Proust font figure d’exceptions. Leurs récits de vie ne se présentent pas comme des récits organiques, dialectiques, composés, mais plutôt comme une suite d’épisodes souvent fragmentaires, enchâssés, voire interrompus.

Ainsi, les Essais proposent une série d’autoportraits, tandis que Stendhal réunit dans la Vie de Henry Brulard et dans Souvenirs d’égotisme des ébauches d’autobiographies avortées, et que Proust compose la Recherche du temps perdu avec des bribes de souvenirs involontaires. Pour autant, le moi n’y est pas fuyant, ni éphémère : malgré l’absence d’adhésion entre le récit et la vie, malgré une mobilité universelle et une relativité généralisée de l’objet et du sujet, quelques points d’attache très forts suffisent à relier l’écriture et la vie, et à donner une cohérence à l’identité. L’image de deux surfaces mobiles l’une par rapport à l’autre, mais liées ensemble par ce que Lacan a appelé des « points de capiton », selon une métaphore textile dont on a déjà pu éprouver la justesse, permet d’envisager le texte comme un réseau d’épisodes marquants qui attestent la permanence du moi et suffisent à tramer une ébauche de narrativité : manifestations du « hasard subjectif » chez Breton, souvenirs involontaires et intermittences du cœur chez Proust, moments de honte, d’anticipation de la mort, de rencontre du désir chez Rousseau, Stendhal, Proust et Montaigne.

Le récit de vie selon Stendhal est constitué de menus épisodes qui forgent à l’être épisodique un caractère, un tempérament identique au fil des cinquante années qu’il retrace ; se remémorant les femmes qu’il a aimées, Stendhal remarque une certaine constance, entre 1788 et 1836, dans sa « manière d’aller à la chasse du bonheur », selon une formule tirée d’un aphorisme d’Helvétius : « Chaque être jeté sur cette terre part tous les matins à la chasse du bonheur ». La « chasse du bonheur » : voilà le caractère commun à Brulard, Beyle et Stendhal, qui fait écho à la morale proustienne énoncée dans Albertine disparue selon laquelle il est « naturel et humain » que chacun cherche son plaisir là où il peut le trouver. Que la force du désir est constitutive de l’être, qui aime toujours de la même manière, c’est encore ce qu’illustre parfaitement l’histoire de Manon Lescaut dans le roman de Prévost, dont la composition cyclique, qui rappelle en cela les lais et les cycles des chansons de geste, est fondée sur la répétition d’une même intrigue amoureuse dont seul change le protagoniste masculin. Dans la Vie de Henry Brulard, la première passion amoureuse du narrateur pour une actrice, Mlle Kubly, donne lieu à un récit conçu comme une fable suivie d’une morale conclusive définissant une constante du comportement stendhalien : « J’ai le tempérament mélancolique ». L’anecdote illustre en effet la fuite devant le bonheur, à l’issue d’une chasse qui fait manquer sa proie à l’amoureux.

Dans la Recherche, le récit met en place de telles boucles narratives, centrées sur des épisodes féminins conçus sur le mode de la poursuite baudelairienne d’une passante inconnue, d’une silhouette fugitive qui attise le désir du héros : ainsi tour à tour de Mme de Guermantes, de Mlle de Stermaria, d’Albertine, selon une « sorte de ligne que suivait mon caractère », précise le narrateur proustien.

Cette « chasse du bonheur » qui manque sa proie définirait alors chez Stendhal comme chez Proust un trait invariant du caractère qui fournit une ligne directrice au récit de vie, révélant au passage l’affinité originelle du récit et de la chasse. Les étapes élémentaires de tout récit – le départ, la quête, le guet, l’attente, l’attaque, la capture, le retour victorieux – miment la geste immémoriale du chasseur, selon un paradigme cynégétique analysé par la critique contemporaine, de Terence Cave à Carlo Ginzburg. La chasse constituerait le prototype d’un certain mode d’accès à la connaissance sur lequel repose aussi l’acte de lecture conçu comme la reconnaissance de signes, de traces, d’indices dont l’identification permet la reconstitution d’événements passés. Se dessine ainsi une figure de lecteur appliquant une méthode de reconnaissance indicielle dont l’historien Carlo Ginzburg a montré qu’elle est commune au chasseur déchiffrant le récit du passage de l’animal à partir de ses empreintes, au devin, au détective, au médecin et à l’historien de l’art. C’est l’art de l’induction permettant la reconnaissance presque intuitive à partir de menus indices que possède Ulysse, grand chasseur, modèle du lecteur et du détective, modèle enfin de l’individu moderne tel qu’il apparaît dès la fin du Moyen Âge, sous les traits de Montaigne cherchant son moi dans les livres et se forgeant une subjectivité au gré de ses lectures.

Pour des tempéraments épisodiques tels que le sont Montaigne – le seul vrai chasseur des trois –, Stendhal et Proust, le récit de vie consiste en une suite de péripéties erratiques reproduisant une forme élémentaire du récit, une structure narrative répétitive, qui a partie liée avec la définition d’une identité. Ainsi, la théorie du moi fragmentaire résiste mal au constat formulé par Montaigne que « Moi à cette heure et moi tantôt nous sommes bien un ».