Assister à son absence

Ignorant toute responsabilité, toute faute dans les deux affaires en question, le narrateur se comporte en casuiste comme Des Grieux dans Manon Lescaux. Il y a pourtant un signe de gêne chez le héros lorsqu’il rencontre sa victime dans la rue. Ce comportement nous intéresse pour deux raisons : la perversité infantile ou l’attitude de dénégation, et l’apprentissage par le héros des frontières entre le dedans et le dehors, entre la famille et la société, entre ce que l’on dit « chez nous » et ce qui peut se dire ailleurs.

Ce ne serait pas par hasard que les deux scènes sont placées vers le début d’un livre où la rumeur et les on-dit ont une telle importance et où la notion d’« en être » ou de « ne pas en être » est un enjeu essentiel. La littérature est le moyen de jouer avec cette frontière, de soulever des toits, de dire au dehors ce que l’on dit au dedans. C’est ce que montre la scène de la rencontre avec Bergotte chez les Swann dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, lorsque le narrateur le rencontrant découvre que son style si particulier a son origine dans la langue familiale la plus intime. Le style inimitable de Bergotte est tout simplement la voix de la famille érigée en tempo. Le narrateur est sensible à la manière dont ces particularités ont été ainsi sauvées de la disparition (RTP, I, 544).

La littérature franchit donc la coupure entre l’intime et le public. D’où la digression que nous avons faite sur le chant VIII de l’Odyssée. C’est une scène d’inquiétante familiarité et de révélation du temps passé. Dans la Recherche, ontrouve de nombreuses scènes semblables, comme la gaffe du héros face à Norpois (RTP, I, 469) qui met la victime en présence de ce que l’on dit de lui en son absence. Tout le début de « Combray » met en scène ce jeu du dedans et du dehors. Swann nous y est présenté en son absence, par ce que l’on dit de lui à la maison. L’entrée du personnage provoque la transition accélérée où chacun modifie son comportement. Il y a aussi un certain nombre de ratages au début de « Combray », comme l’épisode du vin d’Asti. On a déjà évoqué le dénouement d’« Un amour de Swann » qui joue sur le dédoublement.

Le fantasme d’assister à son absence est très fréquent dans la Recherche, comme dans la scène du drame du coucher et dans les descriptions de la jalousie. Les lapsus, les gaffes, les actes manqués témoignent d’un rare moyen de pénétrer dans le monde de l’autre quand je ne suis pas là. Tous les autres expédients pour assister à son absence échouent misérablement dans la Recherche, comme le montrent l’épisode de la fenêtre éclairée dans « Un amour de Swann » (RTP, I, 268-271) et celui de l’article dans Le Figaro (RTP, IV, 148-152, 163, 169-170), ou encore les « pavillons adverses » de Charlus (RTP, III, 436).

Il est temps de revenir à la malice et la perversité du héros que nous avons constatées dans les deux affaires précitées. Le passage où il surprend le sommeil de la tante Léonie (RTP, I, 50, 108) est un troisième cas montrant l’absence d’innocence chez lui. On pourrait ajouter la scène de la visite à Combray après la mort de la tante Léonie. Le héros s’y livre au « démon » de la perversité en adoptant un comportement scandaleux aux yeux de Françoise (RTP, I, 151-152 : addition du printemps 1913 aux placards Bodmer). À la différence des cas précédents, le narrateur, se dédoublant, condamne le méfait du héros.

Il ne faut pas oublier Legrandin, qui n’est pas seulement le martyr du snobisme, mais aussi du père et du héros. Le personnage remarque lui-même que le snobisme est « certainement le pêché auquel pense saint Paul quand il parle du pêché pour lequel il n’y a pas de rémission » (RTP, I, 67). Il s’agit donc, comme dans l’apostasie ou le reniement, de l’absence de reconnaissance (RTP, I, 118, 125, 127). Le passage sur une lettre d’introduction auprès de Mme de Cambremer met en relief la cruauté du père, comparable à celle de Swann forçant Odette à avouer ses liaisons saphiques (RTP, I, 129-130).

Il nous reste à examiner la corrélation – que le passage sur le style de Bergotte nous a fait apercevoir (RTP, I, 543-544) – entre la perversité ou la faculté de sortir de soi et la création littéraire.