Baudelaire moderne et antimoderne (cours 1)

1966 est une année importante pour Baudelaire, puisqu’elle marque, dans l’histoire de la réception de son œuvre, une inflexion vers Le Spleen de Paris. Mais c’est surtout l’année d’un centenaire : Baudelaire est à Bruxelles en 1866 et connaît des problèmes de santé croissants ; c’est une mauvaise année pour le poète, celle de sa maladie irrémédiable. En 1967, paraît le numéro mémorable de la Revue d’histoire littéraire de la France célébrant le centenaire de la mort du poète. Ne figure pas dans ce bel hommage la signature de Georges Blin, mais il est au Collège de France, où il fait un cours sur Baudelaire entre 1965 et 1969. Blin voulait dissiper un malentendu et revenir sur cette identification de plus en plus courante entre Baudelaire et le moderne. Dans Les Antimodernes, Baudelaire est resté une présence fantomatique, une figure essentielle mais fugitive. Avec Chateaubriand, il servait de modèle de l’antimoderne. Il signifiait cette résistance de la modernité au moderne ; c’était déjà l’ambition de Blin.

Le cours de cette année a voulu prolonger cette réflexion sur la récalcitrance du poète vis-à-vis du progrès, de la presse, de la photographie, de la peinture, et du moderne plus généralement. Il y a une singularité de cette protestation contre le monde moderne, dont Baudelaire est pourtant incapable de se séparer. « Enfin, je crois que je pourrais à la fin du mois fuir l’horreur de la face humaine. [...] Tout ce monde est devenu abject. [...] J’ai horreur de la vie ». Mais Baudelaire ne quittera jamais Paris, dont il est dépendant.

L’accent a été mis dans le cours sur les Petits Poèmes en prose, sur les dernières ambivalences de Baudelaire, sur cette résistance à la modernité qui est inhérente à la modernité.

L’expression « Petits poèmes en prose » ne semble pas figurer sous la plume de Baudelaire avant la lecture de l’article de Sainte-Beuve du 20 janvier 1862, louant Le Vieux Saltimbanque et Les Veuves comme des bijoux. Baudelaire parle toujoursde « poèmes en prose » ou de « poèmes, en prose ». « Petit poème » existait précédemment, par opposition au « Grand poème » ou « poème » tout court pour désigner la tragédie. Rousseau parle, certes, de « petit poème, en prose », mais au pluriel l’expression est beaucoup moins fréquente. « Petits poèmes en prose » n’apparaîtra plus sous la plume de Baudelaire, et reste rare en français, pour être appliqué à des poèmes ossianiques, et non à des œuvres en français.

Dans le Salon de 1859, le poète s’élève contre la poésie dans la prose ; il ne faut pas, selon lui, emprunter des moyens à la poésie, mais convoquer autre chose. Blin parlait d’ailleurs, à ce propos, de « commencement absolu » à propos de cette œuvre. Le Spleen de Paris est resté longtemps marginal, peut-être d’ailleurs en raison de sa singularité. Depuis vingt ans, le paysage de la critique baudelairienne a été totalement renversé. C’est même désormais l’un des boulevards les plus empruntés. L’inflexion de la lecture de Baudelaire n’est pas du tout venue des lecteurs français, mais de l’Allemagne, qui en a fait un Baudelaire comploteur, un révolutionnaire dissimulé. Benjamin défendait cette thèse contre Brecht, qui lui reprochait de ne pas avoir soutenu son époque. Le Baudelaire politique est donc venu d’Allemagne, au milieu des années 1970, avec des articles sur le Baudelaire de 1848 en liaison avec les travaux sur l’avant-garde. Le Baudelaire politique est aussi celui qu’on a lu en anglais dans les années 1980 et 1990. Baudelaire se disait pourtant, en 1852, « physiquement dépolitiqué ».

Nous avons terminé cette première séance par l’analyse du texte le plus court : Le Miroir. C’est un poème boutade, proche de l’inspiration de Mon cœur mis à nu ou de Fusées. Il se compose d’une phrase de mise en place, d’une phrase de morale, et d’un bref dialogue. Il y a bien une première personne, qui est le centre et le pivot de ce poème : c’est un homme (au présent gnomique) face à la glace. On est dans l’ambiguïté entre la chose vue et le symbole. Baudelaire parle d’une société qui est trop amoureuse d’elle-même. Les trois miroirs de la société sont le suffrage universel, la presse, mais aussi la photographie.