Le côté juif I

Après le côté catholique de « Combray », il s’agit d’examiner son côté juif. Mais il faut d’abord revenir sur le témoignage de Mme Gaston de Caillavet sur le récit de « première communion » qu’elle avait lu dans le roman. Le malentendu porte vraisemblablement sur la petite madeleine, le récit d’une expérience mystérieuse et mystique, provoquée par une saveur, faisant songer à la quête inquiète du sacrement de l’eucharistie. Le mystère de la madeleine le rapproche de l’hostie. La petite madeleine qu’Alberto Beretta Anguissola appelle « une petite eucharistie domestique » est à rapprocher du pain bénit évoqué à la séance précédente.

La deuxième mise au point porte sur ces mots : « (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe) » (RTP, I, 46). Le manuscrit explique partiellement la bizarrerie de ce « parce que ». Dans les premières versions que l’on trouve sur une feuille volante, dans les Cahiers 8 et 25 de l’automne 1909, et dans la deuxième dactylographie et les placards, la scène, qu’il s’agisse du biscuit, de la biscotte ou de la madeleine, avait lieu « tous les matins ». Cette diversion a donc été introduite très tardivement, lors de la correction des placards : la scène n’a plus lieu tous les jours de la semaine, mais seulement le dimanche. Et l’on sait que le début de « Combray » relate la journée du dimanche. Le changement fait de la madeleine quelque chose d’exceptionnel. D’autres corrections des épreuves font allusion à cette visite qui n’a plus lieu que le dimanche matin. Reste cette trace du changement dans ce « parce que » déconcertant.

Troisième courte apostille : pourquoi Proust écrit le « pain bénit » et la « brioche bénie » (sans t) ? Parce qu’il suit l’usage de la fin du XIXe siècle. Mais il lui arrive d’écrire la « brioche bénite » dans la préface de Sésame et les Lys de Ruskin.

Sur le côté juif de « Combray », un passage a déjà été cité : « Mon grand-père, il est vrai, prétendait que chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus qu’avec les autres et que je l’amenais chez nous, c’était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en principe – même son ami Swann était d’origine juive – s’il n’avait trouvé que ce n’était pas d’habitude parmi les meilleurs que je le choisissais » (RTP, I, 90). Ce « même » étrange résulte en réalité d’une erreur de lecture du typographe, adaptée par Proust qui ne remonte jamais au manuscrit.

Dans la suite du passage cité, il est question du fredonnement antisémite du grand-père qui devine l’origine juive des camarades du héros (RTP, I, 90-91). Nous reviendrons sur ce « Ti la lam ta lam, talim » qui fait penser plutôt à une psalmodie qu’à un fredonnement. Le narrateur montre ici beaucoup d’indulgence pour cette habitude ridicule et agaçante du grand-père qui débusque les juifs. Dans le brouillon, elle visait non pas Bloch, mais Swann. L’identité juive de ce dernier n’est donc donnée que dans une parenthèse. Les indices sont absents jusque-là.

Il n’en est pas de même dans les brouillons de « Combray ». Dans les Cahiers Sainte-Beuve de 1909, l’identité juive de Swann est indiquée dès la scène du drame du coucher. À ce stade, on constate la présence du frère (« chaque fois que nous ramenions du collège un nouveau camarade »). En ce qui concerne le nom de Dumont, que certains commentateurs ont interprété comme une variante ironique de Drumont, il fait aussi penser à la traduction d’un Berg allemand. La familiarité du grand-père est beaucoup plus développée et donne lieu à des plaisanteries sur son antisémitisme bon teint. Proust se souvient ici des théories du franco-judaïsme de la fin du XIXe siècle.

Swann était donc beaucoup plus juif, avec la fierté de l’identité juive, faisant venir toutes les vertus chrétiennes de la morale des prophètes, alors que le grand-père était beaucoup plus antisémite. Dans le Cahier 8, où Proust met en place ce séjour à Combray, on trouve la même affirmation aussi franche. C’est à cette étape que « M. Swann » devient « Swann ». Ajoutons que le thème du meurtre rituel revient souvent dans ces premiers brouillons. Il s’agit évidemment d’une transposition de la famille maternelle de Proust, dont le grand-père est associé d’agent de change, comme le père de Swann.