Les deux côtés

Après avoir étudié la famille de Combray, nous nous tournons vers une autre perplexité que peut ressentir le lecteur candide : la judéité de Swann et l’opposition entre le côté juif et le côté catholique du roman qui nous renvoie aux deux côtés familiaux.

Plusieurs signes du judaïsme de Swann sont donnés dans ce premier volume. Dès sa première apparition, il est présenté avec son « nez busqué » (RTP, I, 14) ; son père est un agent de change ; il est familier du comte de Paris, du prince de Galles ; il fréquente des hommes d’État de la monarchie de Juillet. L’orléanisme de la bourgeoisie juive assimilée est connu, fidèle au régime qui a rendu les juifs, suivant le proverbe yiddish, « heureux comme Dieu en France ».

Lors de la présentation de Bloch, il est dit du grand-père : « même son ami Swann était d’origine juive » (RTP, I, 90). Dans la deuxième partie du roman, on trouve une conversation incongrue sur la conversion de la famille Swann (RTP, I, 329). Il s’agit d’une addition tardive datant de 1911-1912, relative à l’improbabilité de la conversion des juifs au catholicisme. Ce lieu commun du XIXe siècle est résumé par les mots de l’abbé de Longuerue : « Baptiser un juif, c’est perdre de l’eau. Un juif restera un juif jusqu’à la dixième génération ».

Dans « Le nom de pays : le nom », on apprend que Swann « souffr[e] d’un eczéma ethnique et de la constipation des Prophètes » (RTP, I, 395). Comment les lecteurs de 1913 ont-ils interprété ce passage ? Ont-ils tout de suite subodoré qu’il s’agissait d’un roman de l’assimilation ? La première réception ne nous renseigne en rien sur cette question. Ce n’est qu’après la mort de l’écrivain qu’on le confondra avec le narrateur, sous l’angle antisémite, comme le feront Urbain Gohier et Céline.

Sur la question de savoir si Proust se considérait comme juif, les indices sont contradictoires (Corr., II, 341, V, 180-181 ; JS, 651). À ce sujet, il écrit en mai 1896 à Montesquiou : « si je suis catholique comme mon père et mon frère, par contre, ma mère est juive » (Corr., II, 66). Il est donc nécessaire d’interroger ces deux côtés, catholique et juif.

Dans « Combray », le côté catholique est surabondant alors que le côté juif est discret. Ouverte par l’identification du héros avec « une église » (RTP, I, 3), la première partie du roman est saturée de rituels, de liturgies, de dévotion catholique et de bigoterie. On pourrait citer le baiser vespéral comparé à « une hostie » (RTP, I, 13) et la madeleine liée à la messe (RTP, I, 46). Mais on examinera les célèbres vertèbres de la tante Léonie : « Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire » (RTP, I, 51-52 [texte de 1913]). La correction de Philip Kolb qui supprime « et » est philologiquement inacceptable. Il faut retenir la première expression qui est apparue sous la plume de Proust dans le Cahier 8 en 1909 : « le chapelet aigu de ses vertèbres » comparé à « un rosaire » avant « une couronne d’épines ». Sous toutes les variantes, on trouve l’expression matricielle « le chapelet aigu de ses vertèbres ». Dans la version finale, il n’y a plus de « chapelet ». Or, le « chapelet de vertèbres » est un cliché de la littérature du XIXe siècle, lié à la danse macabre. Il s’agirait donc d’une sorte d’hypogramme, du texte sous-jacent de danse macabre. C’est « chapelet » qui a appelé « vertèbres » ; puis « chapelet » a disparu au profit de « rosaire », qui apparaît dans le texte ; mais « vertèbres » est resté comme la cicatrice de cette genèse oubliée. Par conséquent,il n’y a pas à biffer la conjonction de coordination des dactylographies de l’édition Grasset de 1913, de l’édition NRF de 1918, contrairement à ce qu’ont fait les éditeurs modernes. Il faut maintenir les vertèbres du front de la tante Léonie, impossibles à éluder et il faut rattacher tout ce passage à la tradition de la danse macabre.