Représentations métaphysiques du chiffonnier

Le chiffonnier est l’avatar moderne d’Asmodée. L’affiche de La Grande Ville (1842) montre deux diables, l’un soulevant le rideau pour révéler la scène, l’autre en artiste-peintre. Dans les deux volumes du Diable à Paris édités par Pierre-Jules Hetzel (1845-1846), l’identification du diable, du guide de Paris et du chiffonnier est explicite, notamment à travers le personnage de Flammèche. Ce diable ne boite plus ; il a troqué sa béquille pour la canne à bec. On retrouve l’association du diable et du chiffonnier dans Une double famille de Balzac. Dans Le Rhin, en visitant la cathédrale de Fribourg en Suisse, Hugo identifie un chiffonnier dans une allégorie médiévale de Satan à tête de porc ; le panier devient une hotte, le bâton du diable un croc. Les cochons-chiffonniers, se nourrissant de restes, sont courants : ainsi des caricatures de Cochon de Lapparent ou des dessins de Grandville.

Texier parle aussi du « grand chiffonnier » comme « impitoyable faucheur » avec sa « hotte immortelle », allégorie de Chronos (voire de la Mort, chez Berthaud). Dans Le Chiffonnier de Paris, le Temps est appelé « maître-chiffonnier », et le père Jean traverse le temps sans mourir. Nous retrouvons l’allégorie de la roue de la Fortune, que l’on monte et que l’on redescend (comme lors des Cent-Jours), qui prend ici la forme de la roue d’Ixion. Toutefois, le chiffonnier est aussi la victime de cette malédiction éternelle, si bien que la légende médiévale du Juif errant, reprise par Edgar Quinet puis Sue et Alexandre Dumas, donne lieu à de nombreuses analogies avec le chiffonnier, « Juif errant de la société » (Brazier) ou « Juif errant du crime » (Pyat). Chodruc-Duclos, alter ego de Liard, forme lui aussi un modèle du Juif errant moderne, entre le clochard et le chiffonnier. Dans son introduction au Paris-Guide de 1867, Hugo le traite de « chiffonnier des siècles ». La hotte elle-même est alors une métaphore du temps comme totalité, figurant l’espérance de la fin et l’attente éternelle, ce fantasme mélancolique de l’impossible mort que Jean Starobinski et John E. Jackson ont analysé dans Les Fleurs du mal. On trouve cette image à la fin du poème « Confession » (1853), mais aussi chez Hugo dans « Jour de fête aux environs de Paris » (1859), ou dans des fragments de La Légende des siècles décrivant la guillotine comme « chiffonnier à la hotte fleur-de-lysée ». En juillet 1867, enfin, dans Le Charivari, une lithographie de Daumier représente encore la Mort en chiffonnier.