Se reconnaître - Conclusion

Malgré l’annonce faite au début du cours, nous n’avons pu aborder le thème du corps introduit par la description du réveil et le côté physique et organique dans Du côté de chez Swann, notamment les pages consacrées à la lecture (RTP, I, 82-99). Absent en 1909, ce long morceau a été intercalé en 1910 dans Du côté de chez Swann. C’est le côté physique de la lecture qui met en jeu le corps et les sensations.

Nous regrettons aussi de ne pas avoir étudié la fin du premier volume. Après les premiers placards du printemps 1913, le texte reste relativement stable. Les corrections sont moindres jusqu’aux cinquièmes épreuves en octobre 1913, sauf pour la fin : « Le nom de pays : le nom ». La question du nombre de pages la rend flottante pendant longtemps. Proust essaie des fins différentes. Sur les premiers placards, le volume se termine par le rayon de soleil sur le balcon. Cette fin estremplacée à la fin de l’été 1913, à l’étape des troisièmes épreuves, par la promenade au bois de Boulogne qui a été écrite au cours de l’hiver 1911-1912 dans un cahier de brouillon (RTP, I, 414-419 ; Corr., XII, 257, 271, 287-288). Nous ne savons pourtant où situer cette fin du volume dans le temps. Cela montre l’absence de souci narratologique chez Proust.

Le renouvellement de l’œuvre que l’on a l’habitude de lier au drame d’Agostinelli survenu entre 1913 et 1914 pourrait être rapporté aussi à la publication du premier volume. Cela touche à une vieille énigme : quand Proust, qui se demandait en 1908 « suis-je romancier ? », s’est-il rendu compte qu’il avait écrit un grand roman ? Notre hypothèse est que c’est au cours de 1913, et peut-être à la lecture des épreuves au printemps, par exemple lors de la création de Vinteuil en mai. Après avoir entendu le 19 avril la sonate de Frank jouée par Enesco, Proust a créé ce personnage par une fusion du naturaliste Vington et du compositeur Berget, pour vérifier sa thèse sur l’incohérence entre le moi mondain et le moi créateur. L’écrivain au début de 1913 passe par les mêmes phases de doute sur son talent que son héros dans « Combray », alors que Louis de Robert et Lucien Daudet l’encouragent à peu près comme Bloch dans le roman (Corr., XII, 219, 256-257).

Les pages essentielles qui portent sur Bergotte en abîme (RTP, I, 94-95) sont profondément transformées dans les placards en avril-mai 1913. Le motif de la rencontre du héros avec ses propres phrases chez son auteur vénéré n’a pas de trace avant le printemps 1913. On pourrait donc voir dans les additions très tardives de la dactylographie et des placards les signes de la reconnaissance du grand écrivain par lui-même, d’autant plus qu’une autre addition fondamentale, terminant le passage sur Bergotte, suit un peu plus loin sur les placards (RTP, I, 97-98). Ce passage sur le grand écrivain, absent des manuscrits et de la dactylographie, témoigne de la réflexion de Proust sur lui-même, sur son œuvre, de sa prise de conscience de son talent.

La rivalité avec Bergotte est donc une invention tout à fait tardive, longuement et soigneusement développée en avril-mai 1913. Or ce passage a été lu par les premiers lecteurs comme une mise en abîme possible du destin de Proust, comme un commentaire de ce dernier relatif à la réception de son œuvre, sur son originalité, le talent étant le mot choisi par lui pour désigner cette valeur littéraire. Cela nous permet de conclure en revenant au fantasme du Figaro. Il s’agit dans celui-ci de se lire comme si l’on était un autre, tandis qu’il s’agit dans le passage sur Bergotte de lire l’autre comme s’il était soi-même. Il est toujours question d’un dédoublement. Rappelons la phrase qui introduit l’addition : « Je pourrais dire quand je lis l’article que je le lis comme je lisais Bergotte. » Notre hypothèse ne serait donc point téméraire. L’enrichissement de la rencontre avec Bergotte et la théorie du talent confirment que c’est en corrigeant les placards en avril et mai 1913, après toute une série d’échecs, de déceptions, de doutes, de déboires que Proust a pris définitivement conscience de son talent. L’hypothèse semble corroborée par le passage d’Albertine disparue sur l’admiration de Bergotte pour l’article du héros paru dans Le Figaro (RTP, IV, 171).

Le point final pour conclure le cours. Nous avons dit au début qu’il y avait plusieurs manières d’entendre « Proust en 1913 » : replonger Du côté de chez Swann dans le moment historique et contextuel ; suivre mois par mois les travaux et les jours de Proust ; ou bien, ce qui a été adopté, faire une lecture candide et étonnée pour rendre au roman sa puissance de surprise. C’est ainsi que nous avons étudié le titre, le début, les premiers paragraphes, le côté catholique et le côté juif, lesmalices du héros, écrivain en herbe, et son triomphe dans les dernières additions sur les placards Bodmer. Nous n’avons pas couvert tout « Combray » ; nous avons peu parlé d’« Un amour de Swann » et de « Le nom de pays : le nom ». Nous les reprendrons peut-être un jour.