Séance 5 – Armand Carrel, l'esprit de chevalerie

Après les Trois Glorieuses, Armand Carrel fait amende honorable et admet ne pas avoir compris les événements. Demeuré seul directeur du National – Thiers et Mignet ont été appelés à d’autres fonctions –, Carrel clarifie très vite sa ligne : il importe plus que jamais que le National existe, puisque c’est sa ligne qui vient tout d’un coup de s’imposer, mais son nouveau directeur se gardera bien de le laisser devenir une feuille ministérielle. Or, le journaliste, avec ses articles, est bien plus redoutable que tout autre opposant au pouvoir en place, ce dont se souviendra Stendhal dans les dialogues de Lucien Leuwen.

Le lien d’identification est fort entre le National et Carrel, qui menace de duel tous les adversaires politiques de celui-là. Carrel déploie dans ses pages tout son élan de militaire : au service de la liberté de la presse ; contre la liste civile ; contre Casimir-Perier, président du Conseil à partir de mars 1831 ; contre le projet de construire un fort à Montmartre ; surtout contre l’hérédité à la Chambre des pairs, dont l’abolition en octobre 1831 est sa grande victoire.

Début 1832, Carrel se sépare définitivement du régime et se déclare républicain, avec en tête désormais le modèle américain plutôt que l’anglais. Mais il se fait une idée autoritaire de la République et ce libéral, se rêvant « préfet de police vingt-quatre heures pour mettre tout ce monde à la raison », paraît quelque peu paradoxal. Son ethos militaire le prive d’une intuition des révolutions en cours.

Ses relations avec les autres républicains sont conflictuelles. La Tribune lui reproche son ton condescendant et professoral ; il est la première incarnation d’une aristocratie intellectuelle. Carrel est favorable à la décentralisation, comme les légitimistes, et contre les républicains qui sont jacobins. Détracteur d’un républicanisme de sentiment, il prône un républicanisme de raison, choisi par ceux que la force des choses et la succession des régimes ont fait républicains. Au moment où l’on dénonce les girouettes, Carrel fait leur éloge : ce sont gens à avoir mis le sens de l’État au-dessus de la notion de régime. En prison à Sainte-Pélagie, Carrel refuse de commémorer le 21 janvier, date de la mort de Louis XVI : il s’attire les foudres de ses camarades républicains.

Littré et Nisard sont pour beaucoup dans la transformation de Carrel en saint républicain, volontaire et loyal. Il est le héros de la moralité républicaine, l’étalon moral de la presse d’opposition. Ainsi, il écrit un article célèbre pour défendre le chef basque espagnol Zumalacarregui, dont il ne partage pourtant pas les idées. Il nourrit de même une amitié pour Chateaubriand dont il annonce les pamphlets dans les colonnes du National. Carrel signale son procès après son Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry et prend sa défense au nom de la liberté de la presse ; il l’accueille à la sortie du tribunal qui l’acquitte. Il reproduit dans son journal les premiers extraits à paraître des Mémoires d’outre-tombe.

À partir de 1832, le National fait l’objet de procédures judiciaires toujours plus nombreuses, menées par le procureur Persil. Les procès pour délits de presse sont instruits par les cours d’assises : Carrel assure lui-même sa défense devant les jurys, obtient toujours son acquittement. En janvier 1832, le ministère de Casimir-Perier restaure l’arrestation préventive pour les délits de presse : Carrel appelle explicitement à la résistance et remporte le procès qui lui est fait à cette occasion, ainsi qu’un autre à la suite des insurrections de juin 1832. Le ministère change son angle d’attaque : on utilise une subtilité de la loi de 1822 qui punit l’infidélité et la mauvaise foi des journaux qui rendent compte des audiences des Chambres et des tribunaux. Pour ces crimes-là, les Chambres sont autorisées à se constituer seuls juges en même temps que parties, sans jury. C’est une tentative explicite pour museler la presse d’opposition. Après l’affaire du coup de pistolet intenté contre Louis-Philippe, le National se voit interdit de rendre compte des procès pendant deux ans, ce qui risque de nuire à son équilibre économique. Carrel fait appel aussi longtemps qu’il le peut, transforme le National en National de 1834 pour retarder l’échéance, le temps qu’on juge s’il s’agit ou non du même journal. Le 30 août 1834, le feuilleton prend fin : Carrel perd, est condamné à six mois d’emprisonnement à Sainte-Pélagie.