Tropes de la guerre littéraire : Ami-Ennemi

Le condottiere radicalise le Bravo. Mentionné par Balzac dans sa Monographie de la presse parisienne (1843), il est le « gladiateur littéraire », l’exécuteur des basses œuvres journalistiques, l’auteur des lâchetés anonymes de la guerre de librairie. Lucien de Rubempré en est un exemple, comme Andoche Finot, personnage de la Comédie humaine, tour à tour qualifié de « spiritue[l] condottier[e] », de «spéculateur », ou de « proxénète littéraire ». Le mot est utilisé en premier par le Titien pour parler de l’Arétin, inventeur du chantage littéraire, qui fait payer les rois en échange de la sauvegarde de leur réputation. Dans le XIXsiècle français, deux figures l’incarnent particulièrement : Louis Veuillot (1813-1883) et Adolphe Granier de Cassagnac (1806-1880). Le premier, polémiste catholique ultramontain, rédacteur en chef de L’Univers, est accusé – notamment par Sainte-Beuve – d’entretenir une guerre permanente des petits journaux contre les grands, qui freine le progrès littéraire au lieu de le soutenir. Le second, journaliste virulent de la Monarchie de Juillet, député du Second Empire, est quant à lui le modèle du journaliste qui s’adapte aux régimes successifs. De même que Lucien dédouane Finot au nom de son courage au duel, Barbey dédouane Granier de Cassagnac au nom de son évitement constant du parti du Progrès, duquel il pouvait pourtant obtenir les plus grands avantages.

La Monographie de Balzac compte encore, comme équivalents du condottiere, eux aussi emprunts euphémisants à une langue étrangère : le guérillero, souvenir du maquisard des campagnes d’Espagne que Balzac utilise pour décrire Alphonse Karr (1808-1890), rédacteur des Guêpes ; le matador, homme de l’ombre à la fidélité incertaine.

À côté des hommes sur lesquels on ne peut pas compter, il y a ceux sans lesquels on ne peut rien faire. La littérature est un sport, y compris pour sa dimension collective, où l’opposition à un adversaire fonde la solidarité d’une équipe : c’est la dialectique forte de l’ami et de l’ennemi. Tout adversaire n’est pas ennemi, et ceux que l’on combat en duel ne sont pas ceux que l’on combat à la guerre ; il est une certaine adversité qui se rapproche de l’amitié. Réciproquement, une amitié mal conduite constitue la source des plus grandes inimitiés.

Baudelaire, dès ses Conseils aux jeunes littérateurs de 1846, analyse la dialectique « Des sympathies et des antipathies », et démontre qu’une sympathie doit être méticuleusement entretenue – signe aussi, étonnamment optimiste, qu’amitiés et inimitiés peuvent être choisies. Baudelaire lui-même est un attentif lecteur d’Illusions perdues, roman de la dialectique de l’amitié et de l’inimitié. Lucien n’a ni ami ni ennemi lorsqu’il arrive à Paris, mais c’est bien l’absence des seconds qui constitue le plus grand obstacle à sa gloire littéraire. Plus tard, il fait l’expérience de ce que la camaraderie du groupe de Lousteau peut lui offrir, par rapport à l’amitié purifiée du cénacle de Arthez. Lucien, avec le même Lousteau, finit par faire la découverte progressive de l’inimitié dans l’amitié.

Le mot de camaraderie apparaît dans ces années : Balzac attribue le néologisme à un article de Henri de Latouche en 1829, mais Janin le corrige en en attribuant la paternité à Mercier, en 1801. L’article de Latouche évoque une fatalité de dispute entre les anciens amis, réduits à se combattre mutuellement après avoir combattu ensemble. Le terme a une connotation fortement négative : il désigne l’entente entre personnes aux intérêts communs, prend dans la langue le relais du compérage qui relie le charlatan de foire à son acolyte. La camaraderie désigne la même association lucrative, l’entraide facile entre écrivains et critiques, le prônage par opposition à l’éreintage, ou ce que Stendhal appelle encore le puff.

Barbey d’Aurevilly, qui déteste ce mercantilisme de l’amitié, lui préfère la relation des compagnons, sans hypocrisie, sans démonstrations fallacieuses. Le compagnonnage prolonge l’Ancien Régime, à l’opposé de cette camaraderie née avec la démocratie, qui est proprement l’amitié de 1848.