Tropes de la guerre littéraire : La Plume et l'Épée

L’association de la plume et de l’épée remonte à la France et à l’Italie de la Renaissance, puis l’introduction des véritables plumes de fer, d’abord en Angleterre, puis en France autour de 1830, donnera une puissance particulière à la métaphore. Mais c’est peut-être le XVIIsiècle français qui lui donne son premier grand moment. Gabriel Tarde, auteur d’une étude sociologique sur Le Duel, rappelle qu’il fait alors partie de l’identité de l’écrivain : Malherbe, Scudéry, Voiture, Cyrano manient souvent l’épée, et Le Cid est une pièce de célébration du duel.

La référence au XVIIsiècle est structurante au XIXe : Gautier, auteur du Capitaine Fracasse, modèle son personnage sur Scudéry, grand opposant de Corneille pendant la querelle du Cid, et incarnation de l’écrivain spadassin. Il est le soldat devenu poète, mais qui peut redevenir soldat à n’importe quel moment. Faisant son portrait dans les Grotesques (1853), Gautier célèbre en lui le « matamore, détestable poète, détestable prosateur », mais qui constitue par là un type fascinant et tout à fait acceptable. Gautier reprend à son compte un éthos que Scudéry avait sciemment forgé pour lui-même : dans la préface de Ligdamon et Lydie, ce dernier disait qu’il savait « mieux quarrer ses batailles que ses vers » et affirmait écrire toujours d’abord en soldat plutôt qu’en écrivain, comme César. Gautier se décrit lui-même à l’aise « plutôt sur le champ de bataille que sur le pré de papier blanc », reprenant cette fois un vers de Saint-Amant, autre matamore du Grand Siècle.

Outre Scudéry et Cyrano, tous deux avatars du démon de la bravoure, du soldat fanfaron – ce miles gloriosus déjà rencontré dans le blagueur –, c’est le contemporain Granier de Cassagnac (1806-1880) qui alimente le plus abondamment le trope, suivi par Courier, Cormenin, Lamennais, Proudhon, Veuillot. Sa particule et son deuxième nom sont des ajouts qu’il se donne pour faire gascon comme Cyrano de Bergerac ; il est en réalité toulousain, monté à Paris. Il rencontre très vite Hugo, à qui il se dévoue, et Bertin, directeur du Journal des Débats, dans lequel il publie son premier éreintement. C’est un article de défense de Hugo contre Dumas, où ce dernier est décrit pour la première fois en plagiaire professionnel. La violence des propos de Granier force Bertin à le congédier. Il s’adonne peu de temps après à un éreintage en règle de Racine dans les colonnes de La Presse, puis se fait le partisan de la cause esclavagiste.

Sainte-Beuve, en 1828, se plaint de la perte d’influence française après 1815, et de l’émoussement des deux armes qu’ont été successivement pour la France la plume et l’épée. Au moment où il écrit, même l’influence des lettres, qui avaient pris le relais de la diplomatie par l’épée, s’essouffle à travers l’Europe. L’existence de la boxe comme variante du duel est à noter : Larousse qualifie l’éreintement de « boxe littéraire », alors même que c’est l’escrime qui devrait constituer la référence la plus immédiate. C’est certainement le modèle de l’écrivain anglais Byron, entraîné à la boxe et au sabre aussi bien qu’au pistolet, qu’il faut lire ici. La plume de fer, elle, trouve un avatar dans la « lame de Tolède », assez fortement associée cependant à la figure de Victor Hugo. L’expression est tirée d’une réplique d’Hernani, et contribue à instaurer Hugo en symbole de la bataille romantique ; le cliché se répand à une vitesse telle que Hugo, en 1867, préparant une réédition d’Hernani, songe à l’enlever de son texte. Une lithographie de Benjamin Roubaud, en 1842, représente Hugo avec, en guise de lame de Tolède, sa bannière « le laid c’est le beau ».

L’association de la plume et de l’épée existe en parallèle de l’association du crayon et de l’épée, confirmant l’équivalence structurale du pamphlet et de la caricature dessinée. Granville, dans une caricature intitulée « Oh les vilaines mouches », se représente à sa fenêtre, assailli par un essaim de mouches policières : son dessin est une réponse aux tentatives d’intimidation exercées à son encontre par une police mécontente du succès de deux caricatures de la même série, qui dénoncent la violence exercée au nom de l’ordre public, à Paris et dans une Varsovie alors contrôlée par les Russes.