Tropes de la guerre littéraire : Personnalités

Les personnalités sont des diffamations publiques où une personne, un nom propre sont désignés directement. On trouve des occurrences du terme dès l’Encyclopédie – dans des articles qui rendent visible son champ d’application : l’article « Gazette » de Voltaire, l’article « Comédie » de Marmontel – mais c’est dans la période qui nous occupe que son usage croît véritablement. L’usage des personnalités se déploie particulièrement autour des révolutions de 1830 et de 1848, dans des moments où la lutte pour la gloire littéraire est féroce – « Voulez-vous des succès ? Citez des noms propres », selon le mot de Rivarol – et où l’incertitude politique favorise la violence verbale.

Le procès pour outrage à la morale publique de Paul-Louis Courier (1772-1825) donne un exemple de l’utilisation judiciaire du terme ; l’auteur est trop heureux de pouvoir profiter de la publication des procès-verbaux pour pouvoir réitérer, sans tomber sous le coup de la censure cette fois, ses attaques contre une aristocratie parvenue par les intrigues féminines et par la « prostitution ». Son avocat le défend en retournant l’accusation de personnalités contre l’instruction du ministère public : voilà où est l’attaque inique.

Mais c’est surtout au théâtre que la catégorie est opérante : le contrôle de l’interdiction des personnalités sur scène est un enjeu important de la censure du XIXsiècle. Un lieu commun fait remonter les personnalités à Aristophane, auteur d’attaques directes sur scène, tandis que les partisans d’une attaque ad rem se réclament plutôt de Molière. Janin, dans son Histoire de la littérature dramatique (1853-1858), mentionne le cas d’Une révolution d’autrefois, pièce de Pyat et Burette, censurée dès la première représentation à cause d’un « Il est gros, gras et bête » assez anodin, mais qui avait paru faire référence à la révolution de Juillet.

Une brochure de 1828 signée Le Poitevin, directeur du Corsaire-Satan, fondateur du premier Figaro, intervient dans le débat sur le contrôle de la presse et rend les lois de la Restauration responsables de la multiplication des personnalités. L’absence de liberté de la presse, les contraintes économiques très fortes qui pèsent sur elle, favorisent le recours au scandale et à la satire ; ce sont elles qu’il faut corriger.

Dans Illusions perdues, Balzac associe fréquemment la personnalité à la blague. C’est un mot du vocabulaire militaire passé au lexique journalistique : la blague – en référence à la blague à tabac des soldats – c’est la causerie vaine, le discours emphatique mais sans vérité. Dans la Monographie de la presse parisienne, le blagueur, qui raille pour railler, s’oppose au bravo, qui raille pour tuer ; l’une et l’autre voie sont essentielles dans la carrière des journalistes.

Étienne de Jouy, dans une préface à son Hermite de la Chaussée-d’Antin, se défend de faire des personnalités, essaye de tracer une limite entre la critique des idées et la satire, la critique ad rem et l’attaque ad personam. En réalité, la frontière est mince : dans un contexte d’agôn exacerbé, toute réserve émise peut passer pour une personnalité. Le Rivarol de Fortunatus, dictionnaire de célébrités, ou les Odes funambulesques de Banville, voire Châtiments de Hugo, peuvent passer pour des personnalités. Les Goncourt, en particulier dans Charles Demailly (dont le titre initial est La Guerre littéraire), se montrent sévères à l’égard de la conversion des journalistes à la calomnie, qui maintient ouvertes les plaies de l’époque ; ils regrettent l’absence d’une critique d’idées fermes les dissociant de leur auteur.

Le terme se retrouve sous la Troisième République, par exemple sous la plume d’Édouard Drumont. Le contributeur du journal catholique Le Monde est poussé à la démission à cause de nombreux duels qu’il engage à la suite de la parution de son livre, La France juive, – dont un duel très célèbre contre Arthur Meyer, directeur du Gaulois –, et que l’Église condamne. Il répond par l’association topique du duel et des personnalités, faisant du premier la conséquence naturelle et quasi organique des secondes : « derrière ces personnalités, le monde, tel qu’il est fait, cherche une signature, et derrière cette signature, une poitrine. » Charles Péguy est l’un des derniers à utiliser le terme, en titre de l’un de ses Cahiers de la Quinzaine. À ceux qui lui reprochent de faire des personnalités plutôt que de s’adonner à l’exercice de la pensée universelle, il répond : « On doit faire les personnalités que l’on doit faire. »