Tropes de la guerre littéraire : repos du guerrier

Le cours s’achève sur l’étude de deux figures de réconciliation et de réparation. C’est d’abord celle de la coopération inattendue des prisonniers de Sainte-Pélagie avec l’administration, carcérale ou préfectorale. Les Mémoires d’Henri Gisquet, préfet de police de Paris du régime de Juillet, en fonction d’octobre 1831 à septembre 1836, sont éclairants à cet égard. Écrits dans une période politiquement très agitée, marquée à la fois par des insurrections républicaines et légitimistes, par une série d’attentats, par une épidémie de choléra, par une très forte recrudescence de la répression, ils témoignent d’une politique assez souple du préfet envers les prisonniers politiques coupables de délits de presse. Les détenus de Sainte-Pélagie, pour peu qu’ils fassent bonne figure, bénéficient d’un traitement de faveur, qui déplaît d’ailleurs à l’inspecteur des prisons Moreau-Christophe : plusieurs d’entre eux peuvent commuer leur peine en un séjour dans une maison de santé, certains obtiennent le droit de sortir sur engagement d’honneur, y compris pour aller au spectacle. En 1832, Gisquet offre à Chateaubriand, tout juste inculpé de complot contre la sûreté de l’État pour avoir assisté la duchesse de Berry, de venir passer ses nuits d’incarcération dans son propre appartement de fonction. Au moment du plus grand chaos, Chateaubriand se laisse même aller à la pensée d’une idylle avec la fille du préfet ; c’est en tout cas au quai des Orfèvres qu’il trouve paradoxalement un havre de paix.

La seconde figure est celle du repos des guerriers, celle de la trêve des hostilités littéraires qu’offre paradoxalement l’emprisonnement à Sainte-Pélagie. C’est la figure de ce qu’on pourrait appeler l’otium carcéral. Juste après la révolution de 1830, une nouvelle aile de Sainte-Pélagie est mise en fonction, réservée aux peines de délits de presse : c’est le « pavillon des Princes », destiné à cette aristocratie d’écrivains, légitimiste et surtout républicaine, qui y trouve l’occasion d’une nouvelle sociabilité – et même d’une nouvelle vie. Sainte-Pélagie est une réalisation authentique de la « République des Lettres ». Paul-Louis Courier, qui en 1821 est parmi les premiers à être inculpé selon la loi de 1819, dit qu’il s’y trouve fort bien, qu’il reçoit même plus de visites qu’il n’en voudrait. Béranger trouve le temps d’y écrire de nombreux poèmes. Étienne de Jouy, auteur de l’Hermite de la Chaussée d’Antin, y séjourne avec son ami Antoine Jay, après avoir paru faire l’éloge des régicides dans leur Biographie nouvelle des contemporains ; il dit qu’il se sent à Sainte-Pélagie bien plus libre que le roi sur son trône. Jay, dans un pareil exercice spirituel, s’adonne à la lecture d’Épictète. Le poète Barthélémy, en préface d’un recueil de poèmes écrits en prison, fait de Sainte-Pélagie le lieu de toute littérature. Ses poèmes, souvent construits autour de la figure de la consolation ou autour de celle du Suave mari magno, sont représentatifs de ces récits de Sainte-Pélagie qui constituent presque un genre littéraire. Sosthène de la Rochefoucauld se complaît à décrire le déplacement de tous ses meubles dans la cellule qu’il occupe. Proudhon, qui est incarcéré durant trois années à partir de 1849, décrit le confort de son séjour, la vue sur l’hôpital de la Pitié et le Jardin des Plantes. Il installe sa femme dans l’immeuble qui fait face à la prison, redoute presque un succès trop rapide de la révolution qu’il espère par ailleurs, parce qu’il le tirerait trop tôt de son asile. Chateaubriand, qui passe ses journées dans la prison, y retrouve l’inspiration politique et poétique. Il s’y adonne à des vers latins, projette sur la prison cet idéal de la cellule monacale qui parsème l’écriture des Mémoires d’outre-tombe, et qui doit justement rendre possible l’écriture. Quand Chateaubriand lit le Tasse, un Louis-Auguste Martin, sténographe de l’Assemblée nationale, poète et photographe, inculpé en 1857 parce que l’ironie de ses Vrais et faux catholiques n’a pas été comprise par ses juges, lit Silvio Pellico. Il décrit Sainte-Pélagie comme le lieu d’un véritable luxe, passe les six mois de son emprisonnement à la fenêtre, observant comme Baudelaire – condamné la même année et par la même sixième chambre correctionnelle – les occupations quotidiennes de ses vis-à-vis.

Tous les tropes rencontrés au long du cours délimitent une période cohérente : celle des années 1820-1870, qui est l’âge d’or du chiffonnier auquel ressemble tant l’écrivain combattant, mais qui est plus précisément celle des années 1819-1881, délimitée par deux lois sur la presse, dont l’une définit la notion de diffamation, l’autre les bases de notre système contemporain. Entre ces deux bornes se déroule l’histoire d’une guerre littéraire qui est aussi l’histoire d’une certaine impuissance de l’État à exercer le monopole de la violence légitime.