La polémique Treblinka

Après avoir rapidement parcouru le dernier trimestre de l’année 1966 – discours de De Gaulle à Phnom Penh, librairie, films –, on a reconnu les impasses et les manques de ce cours : la culture de masse, la télévision, l’Europe (la crise de la chaise vide), l’urbanisme, les villes nouvelles, les sciences et techniques. Mais, sans être ni historien ni sociologue, on a pris en compte les images et le son. On aurait dû parler davantage des femmes et du féminisme, par exemple de la nouvelle loi sur le mariage donnant aux femmes leur indépendance en matière bancaire et de travail le 1er janvier 1966.

Une dernière affaire a été mentionnée, qui a occupé toute l’année. Elle est liée à la publication du livre de Jean-François Steiner, Treblinka, qui a connu un énorme succès, mais aussi provoqué une controverse. Steiner était à la recherche d’une « histoire de résistance juive » à opposer à l’image de passivité supposée des victimes, complices de leur sort (idée voisine de celle de Hannah Arendt sur la trahison des élites juives dans Eichmann à Jérusalem, traduit en français à l’automne 1966). La critique est surtout venue du fait qu’il s’agissait d’un récit romancé plutôt que d’un livre d’histoire.

Mais ce livre, malgré les violentes attaques qu’il a subies, a marqué le réveil de la mémoire de la Shoah en France, le début de l’insistance sur le sort spécial des juifs, la distinction entre camp de concentration et camp d’extermination (identifiés par les histoires gaulliste et communiste de la guerre). Pour dater sa conversion, Pierre Vidal-Naquet se réclamera toujours de ce livre qu’il juge pourtant exécrable, mais qui a signifié un tournant dans la conscience française.

Dans ce cours, les hommes et les femmes de 1966 ont été traités comme s’il s’agissait de Nambikwaras ou d’Arapechs, sans porter de jugement, comme si on n’avait pas été là. Mais il faut toujours réfléchir à la place de l’observateur (sinon, c’est la « place du roi », comme le disait Foucault à propos des Ménines). Le devoir d’implication appartient aussi à l’éthique du chercheur. Pourquoi donc 1966 ? L’année n’a pas été tirée au sort. Ce fut vraiment une année tournant dans la France moderne.

Mais on avait aussi des motivations personnelles : on a voulu vérifier quelques petits faits. 1966 est l’année où j’ai découvert la France après des études secondaires aux États-Unis. Ce fut le moment où se posa pour moi la question de l’identité française : j’aurais donc voulu vérifier la dimension collective de ma propre histoire. Aussitôt parti en province, j’ai peu partagé les préoccupations des intellectuels parisiens, mais j’ai suivi avec assez d’attention les événements de l’année, l’élection présidentielle, l’affaire Ben Barka. J’ai évoqué certaines de mes passions de 1966, comme Gainsbourg, Pierrot le fou. J’ai connu plus tard quelques-uns des protagonistes dont j’ai parlé : François Châtelet, mon professeur puis un ami, François Wahl, mon premier éditeur, et bien sûr Roland Barthes, Gérard Genette, Louis Althusser, Pierre Nora, ou encore Christian Fouchet et Pierre Vidal-Naquet. Mais certains développements n’étaient pas prévus, sur Aragon et Malraux, sur Blanche ou l’oubli et les Antimémoires, écrits cette année-là. Avec 1966, c’était pour ainsi dire mon histoire que je vous ai racontée.