—— Ovide

Ovide

Éloge de l’hospitalité

[Les Métamorphoses, Livre VIII , v. 620-724]

« C’est tout près d’un étang, autrefois terre ferme,
Aujourd’hui marécage à mouettes et à foulques.
Déguisés en mortels, Jupiter et Mercure,
Son caducée en main mais sans ailes, y vinrent.
Pour trouver où dormir frappant à mille portes
On leur en ferma mille. Une seule s’ouvrit,
Petite, au toit de chaume et de roseau palustre,
Mais Baucis, pieuse vieille, et, son égal en âge,
Philémon, mariés là dans leur jeunesse, ensemble
Y vieillissaient et allégeaient leur pauvreté
En l’avouant et la portant sans amertume.
N’allez chercher ici ni maître ni valet,
Ordonnant et servant, eux seuls sont la maison.
Donc, quand les gens du ciel de ces humbles pénates
Ont pu franchir, tête courbée, la porte basse,
Le vieillard les invite à s’asseoir, offre un banc,
Baucis s’empresse à le couvrir d’un gros tissu,
Puis, dans l’âtre écartant la cendre tiède, avive
Le feu d’hier, jetant feuille et écorce sèche,
De son souffle affaibli par l’âge encor l’enflamme,
Brise menu fagots et brandes du bûcher,
Les met sous un petit chaudron de bronze, épluche
Un chou cueilli au potager bien arrosé
Par son mari, dépend d’une solive noire,
S’aidant d’une fourche à deux dents, le dos d’un porc
Depuis longtemps fumé, taille une mince tranche
Et la met attendrir au bouillon du chaudron.
Entre-temps, bavardant, ils font passer le temps
Et oublier l’attente. Un baquet était là,
De hêtre, à anse courbe, accroché à un clou.
Les dieux, rempli d’eau tiède, y réchauffent leurs membres.

Au milieu de la pièce, un mol matelas d’ulves
Est posé sur un lit à cadre et pieds de saule.
Battant le matelas de molle ulve du fleuve
Reposant sur le lit à cadre et pieds de saule,
Les vieux le couvrent d’un tapis qu’on n’y étend
Qu’aux jours de fête, encor qu’il soit vieux, sans valeur,
Et bien digne d’un lit à cadre et pieds de saule.
Les dieux s’allongent là. Manches troussées, la vieille,
Tremblotant, met la table. Un des trois pieds, trop court,
Est calé d’un tesson. La table horizontale
Et droite, elle l’essuie de menthe verte, y sert
L’olive à deux couleurs de la chaste Minerve,
Des cornouilles d’automne en lie de vin confites,
Un bloc de lait caillé, du radis, des endives,
Des œufs tout doux tournés et tiédis sous la cendre,
Le tout en plats de terre, un cratère orfévri
D’argent de même aloi, et, taillées dans du hêtre,
Des coupes aux flancs creux enduits de cire blonde.

Les plats chauds sont bientôt apportés du foyer,
Vite on ressert le vin, qui n’est pas d’un grand âge,
Puis on fait place nette à un second service
De noix, figues mêlées à des dattes ridées,
Prunes, larges paniers de pommes parfumées,
Enfin raisin cueilli sur de pourpres vignobles
Et blanc rayon de miel, outre, meilleur que tout,
Riant visage, accueil sans froideur ni disette.
Lors les vieillards voient le cratère, à peine vide,
Se remplir seul d’un vin qui de soi-même y monte.
Étonnés du prodige, effrayés, mains au ciel,
Philémon et Baucis récitent des prières
Et demandent pardon pour ce repas trop simple.
Une seule oie gardait leur modeste masure,
Ils veulent l’immoler pour leurs hôtes divins,
Mais de son aile preste épuisant leur grand âge
Elle s’en joue longtemps. Enfin ils la voient fuir
Près des dieux. Défendant qu’on la tue, ceux-ci disent :
Oui, nous sommes des dieux, et vos voisins impies
Expieront leur conduite. Il vous sera donné
D’être épargnés. Quittez seulement votre toit,
Accompagnez nos pas, grimpons cette montagne
Ensemble. Obéissant, précédés par les dieux,
Appuyés d’un bâton, appesantis par l’âge,
Ils montent pas à pas, avec effort, la pente.
Une portée de flèche avant d’être au sommet,
Tournant les yeux ils voient qu’un lac a englouti
Les maisons, la leur seule étant encor debout.
Comme ils s’étonnent, comme ils pleurent leurs voisins,
La cabane vétuste et pour deux trop petite
Se change en temple et ses poteaux en colonnade,
Son chaume rejaunit, devient un toit doré,
La porte est ciselée, le sol dallé de marbre.
Lors Jupiter avec bonté s’adresse à eux :
Vieillard ami du juste, et toi, sa digne épouse,
Parlez. Quels sont vos vœux ? Tous les deux se concertent,
Et Philémon indique aux dieux leur choix commun :
Surveiller votre temple et devenir vos prêtres,
Et puissions-nous, ayant vécu dans la concorde,
Être emportés à la même heure, et que jamais
Je ne voie son bûcher ni elle ne m’enterre.
Leur vœu fut exaucé. Ils gardèrent le temple
Tant que dura leur vie. Un jour qu’accablés d’ans
Face aux marches sacrées ils en narraient l’histoire,
Baucis vit Philémon se couvrir de feuillage
Et le vieux Philémon vit s’enfeuiller Baucis.
Déjà leur tête en cime se dressait. Chacun
Tant qu’il le put parla à l’autre. Adieu, mon âme,
Se dirent-ils ensemble, et un rameau ensemble
Couvrit leur bouche. Un Bithynien montre encor là
Les deux troncs côte à côte issus de leurs deux corps.
Je le tiens de vieillards peu vantards, n’ayant nulle
Raison de me mentir, et j’ai vu des guirlandes
À leurs branches pendues, et dit, en offrant une :
Aux dieux le soin des dieux, aux fidèles l’hommage. »

  

L'hospitalité est sacrée

Ovide, Éloge de l'hospitalité (Philémon et Baucis)

Ovide, Éloge de l’hospitalité (Philémon et Baucis)

Ce texte émouvant des Métamorphoses d’Ovide fait de l’hospitalité non pas un étalage de dons mais, plus profondément, la rémission à autrui, à l’advena inconnu qui vient frapper à notre porte. Chaque grande civilisation  se réunit et se résume autour d’un mythe d’accueil désintéressé : dans la Bible, l’hospitalité d’Abraham, qui reçoit dans sa pauvreté le Seigneur qui passe, va mériter une longue et  féconde descendance : « 1L'Éternel lui apparut parmi les chênes de Mamré, comme il était assis à l'entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour. Il leva les yeux, et regarda: et voici, trois hommes étaient debout près de lui. Quand il les vit, il courut au-devant d'eux, depuis l'entrée de sa tente, et se prosterna en terre. Et il dit : Seigneur, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe point, je te prie, loin de ton serviteur. Permettez qu'on apporte un peu d'eau, pour vous laver les pieds; et reposez-vous sous cet arbre. J'irai prendre un morceau de pain, pour fortifier votre cœur ; après quoi, vous continuerez votre route ; car c'est pour cela que vous passez près de votre serviteur. Ils répondirent : Fais comme tu l'as dit. Abraham alla promptement dans sa tente vers Sara, et il dit : Vite, trois mesures de fleur de farine, pétris, et fais des gâteaux. Et Abraham courut à son troupeau, prit un veau tendre et bon, et le donna à un serviteur, qui se hâta de l'apprêter. Il prit encore de la crème et du lait, avec le veau qu'on avait apprêté, et il les mit devant eux. Il se tint lui-même à leurs côtés, sous l'arbre. Et ils mangèrent. Alors ils lui dirent: Où est Sara, ta femme ? Il répondit : Elle est là, dans la tente. 10 L'un d'entre eux dit : Je reviendrai vers toi à cette même époque ; et voici, Sara, ta femme, aura un fils. Sara écoutait à l'entrée de la tente, qui était derrière lui. 11 Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge : et Sara ne pouvait plus espérer avoir des enfants. 12 Elle rit en elle-même, en disant : Maintenant que je suis vieille, aurais-je encore des désirs ? Mon seigneur aussi est vieux. 13 L'Éternel dit à Abraham: Pourquoi donc Sara a-t-elle ri, en disant : Est-ce que vraiment j'aurais un enfant, moi qui suis vieille ? 14 Y a-t-il rien qui soit étonnant de la part de l'Éternel ? Au temps fixé je reviendrai vers toi, à cette même époque ; et Sara aura un fils ». (Genèse, XVIII, 1-14 ; trad. Louis Segond).

Les civilisations issues du monde classique  placent l’inconnu qui vient vers nous comme le centre même de toute action digne. La règle de saint Benoît, qui est à la base de la tradition monastique occidentale, le dit  clairement : « On doit recevoir les Hôtes, comme Jésus-Christ même, puisqu’il doit dire un jour, J’ai été voyageur et étranger, et vous m’avez reçu. (Math.25.) Il faut leur rendre à tous l’honneur qui leur est dû ; mais on doit avoir plus de considération pour les voyageurs, et pour ceux qui nous sont unis par les liens sacrés d’une même foi. Donc, au moment qu’on saura l’arrivée de quelque Hôte, le Supérieur et quelques-uns des Frères iront au-devant de lui avec toutes les marques d’une charité sincère (Gal. 6) ; et après avoir fait la prière ensemble, ils pourront lui donner et recevoir de lui le baiser de paix ; ce que l’on ne fera point qu’après avoir prié, afin de prévenir les illusions du Démon. On les saluera avec une humilité profonde ; et soit qu’ils arrivent au Monastère, ou qu’ils en partent, on adorera Jésus-Christ qu’on reçoit en leur personne, par une profonde inclination, ou par un prosternement de tout le corps. (Matth. 18, 5.) Aussitôt que les Hôtes auront été reçus, on les mènera dans l’Eglise à la prière ; et ensuite le Supérieur, ou celui des Frères auquel il en aura donné l’ordre, s’asseyera auprès d’eux, et leur lira la parole de Dieu, pour leur édification ; et après, on les traitera avec toute l’honnêteté que l’on pourra. Le Supérieur se dispensera du jeûne pour manger avec eux » (Règle, chap. LIII, De la manière de recevoir les Hôtes).

Également, dans le Décaméron de Boccace, la plus haute civilisation du Moyen Âge des chevaliers et des vertus de fidélité absolue se résume dans le geste généreux et humble de Federigo degli Alberighi qui, pour accueillir sa dame, vainement aimée, lui sert son faucon, alors qu’elle était venue précisément pour le lui demander pour distraire son fils malade ; mais elle comprend le cœur de Federigo et la légende de Boccace nous dit : « Federigo degli Alberighi aime et n’est point aimé. Ayant dépensé tout son bien en prodigalités, il ne lui reste plus qu’un faucon qu’il donne à manger à sa dame venue chez lui pour le voir. Celle-ci apprenant cette nouvelle preuve d’amour, change de sentiment, le prend pour mari et le fait riche » (Décaméron, V, 9).   

Des textes fondamentaux ont réécrit ce mythe, de La Fontaine à Goethe, de Hawthorne à Jünger ; mais aucun d’eux n’a la force de définition ultime que Dag Hammarskjöld a scellée dans son Journal : « Quel est finalement le sens du mot sacrifice ? Ou même du mot don ? Celui qui n’a rien, n’a rien à donner. Le don va de Dieu à Dieu. » (Jalons, note de 1953). C’est pourquoi Philémon et Baucis baignent, depuis toujours, dans l’éternité.

                                                                                         Carlo Ossola