Métaphysique des espèces naturelles (cours du 13 mars 2013)

La sixième leçon a poursuivi cette voie, et abordé l’histoire philosophique plus contemporaine, en examinant la sémantique des EN proposée au milieu des années 70 par Saul Kripke[1] et Hilary Putnam[2]. Ces deux auteurs en effet, bien que par des voies différentes, estiment possible une sémantique des termes d’EN qui soit en mesure de déterminer une classe de termes généraux désignant bel et bien des EN, au sens métaphysique du terme : les éléments chimiques sont des espèces de ce genre, dont on peut découvrir empiriquement l’essence, et qui sont métaphysiquement nécessaires bien que connaissables a posteriori. Il y a donc des identités théoriques telles que « l’eau est H2O » ou « l’or est l’élément dont le nombre atomique est 79 » et la sémantique des termes permettront de faire le départ entre ces termes authentiques d’EN (« or » ou encore « eau ») et des termes non naturels (« célibataire » ou « crayon »). On a donc analysé ce désir d’alignement de la perspective sémantique sur la perspective métaphysique tant dans le courant kripkéen que dans le courant putnamien. Putnam vise surtout le relativisme en philosophie des sciences (Kuhn et ses paradigmes[3]) ; Kripke se fixe plus sur le statut censé être nécessairement a posteriori des « identifications théoriques » : ces termes généraux que sont les termes d’EN sont analogues à une catégorie sémantiquement distinctive de termes singuliers, à savoir, les noms propres. L’ambition est de donner ainsi un nouveau relief à l’essentialisme (jusque-là associé, davantage qu’à la notion aristotélicienne, à l’épistémologie douteuse du rationalisme intellectualiste cartésien), un essentialisme ôtant tout mystère aux essences, qui nesont plus dites connues a priori à l’aide d’une faculté rationnelle. Si c’est l’investigation empirique qui nous en donne la connaissance, on n’est plus en présence d’entités inintelligibles.

L’analyse s’est donc portée en premier lieu sur la démarche kripkéenne et en a décomposé les étapes : critique de la conception frégeo-russellienne des noms par trois arguments (modal, épistémologique, sémantique) ; solution (inspirée de Stuart Mill) pour remédier aux difficultés de la conception descriptiviste : les noms propres sont non descriptifs, ils font référence directement. Il s’opère une « transaction d’acquisition de nom » au cours de laquelle un objet, x, est choisi par un locuteur en un « baptême initial » (Kripke, 1980, 97 ; trad. fr. p 84 sq.).Ce qui détermine le référent, c’est la chaîne de communication effective, et non pas les critères d’identification du référent implicitement acceptés par le locuteur ou par la communauté de langage. Les noms propres sont des « désignateurs rigides », ils font référence au même objet dans tous les mondes possibles ; on peut ainsi poser à son sujet des questions contrefactuelles sans se soucier de pouvoir ou non l’identifier dans un monde possible : « Bien que l’homme (Nixon) eût pu ne pas être président, il n’eût pas pu ne pas être Nixon (même s’il avait pu ne pas s’appeler « Nixon »), et c’est parce que nous pouvons faire référence rigidement à Nixon, et stipuler que nous parlons bien de ce qui aurait pu lui arriver (dans certaines circonstances), que des identifications trans-théoriques ne sont pas, en pareils cas problématiques[4] ». Les individus peuvent certes changer de nom (Erich Weiss devenant Harry Houdini) : mais chaque baptême indépendant est la source de sa propre chaîne causale de liens de préservation de la référence. Il ressort de ces analyses une distinction importante entre deux types de nécessité, métaphysique et épistémique. L’énoncé d’identité « Harry Houdini est Ehrich Weiss » est métaphysiquement nécessaire étant donné (1) la nécessité de l’identité, (2) la rigidité des noms propres, et (3) la vérité de l’énoncé d’identité. Mais l’affirmation d’identité n’est pas épistemiquement nécessaire, puisque sa vérité ne découle pas simplement de la réflexion sur les noms « Harry Houdini » et « Ehrich Weiss ». Il y a donc une différence stricte entre l’énoncé d’identité « Ehrich Weiss est Harry Houdini » et « un célibataire est un homme non marié ». Même si tous deux sont métaphysiquement nécessaires, seul le dernier est épistémiquement nécessaire : sa vérité découle nécessairement de la réflexion sur la signification des termes « célibataire » et « homme non marié » et comme tel, il est connaissable a priori. Le premier, à l’inverse, n’a pas de nécessité épistémique, et n’est donc connaissable qu’a posteriori. Kripke étend alors l’analyse des noms propres aux termes d’EN (ibid., p. 104-108). Il montre que, dans le cas de termes de masse (« or », « eau », « pyrite de fer »), nous avons parfaitement les moyens d’identifier le référent réel d’or ou de faux or : ce n’est pas la signification qui change, nous sommes simplement passés à une autre substance, à autre chose. Appliquée à des espèces telles que « tigre », « chat », l’analyse montre que « savoir si une espèce donnée est une espèce d’animaux est une question qu’on ne peut trancher que par un examen empirique ».

On a poursuivi l’examen en introduisant les arguments de Putnam qui, bien que suivant des voies distinctes, sont proches de ceux de Kripke, et montré le rôle crucial que joue la théorie causale de la référence (vol. 2 des Philosophical Papers). Putnam commence par substituer au problème de la signification (dont il critique l’approchepositiviste logique), celui de la référence (p. ix-x), puis réfléchit à ce qui peut bien « fixer » cette dernière. La « nouvelle théorie de la référence » établit que la référence des termes théoriques et des termes d’EN est généralement fixée par un réseau de lois et non par une définition analytique L’usage d’un mot comme « eau » ou « or » dépend « de notre possession de paradigmes, » qu’on s’est accordé à reconnaître comme des modèles de l’espèce. Ce qui fait que quelque chose est de l’or, c’est qu’il est de même nature que les paradigmes ou, dans la théorie physique courante, qu’il a la même composition, puisque « c’est la composition atomique qui détermine le comportement nomologique d’une substance » (Philosophical Papers, vol. 3, 73). Un citron est ce qu’il est, parce qu’il a la même nature (le même ADN) que des citrons paradigmes, et non parce qu’il obéit à une série de critères (couleur jaune, peau épaisse, goût de tarte...) posés à l’avance. Comme dans la théorie kripkéenne des noms propres, ce sont donc des choses données existentiellement et non par des critères, les choses réelles qui ont joué un rôle causal dans notre acquisition et usage du terme, qui contribuent à fixer la référence. Un terme fait référence à quelque chose s’il est dans la bonne relation avec cette chose (continuité causale pour les noms propres : la personne ou chose originellement « baptisée » avec le nom ; identité de « nature » pour les termes d’espèces). C’est l’évolution de nos théories sur la nature des personnes et des espèces et non des critères a priori qui permet d’indiquer la bonne continuité causale, ce que veut dire « partager une nature ». Ainsi, une fois qu’on a découvert que l’eau est H20, on ne peut plus appeler « eau » des substances dont la composition chimique est différente, même si elles ressemblent superficiellement à de l’eau. La nature de quelque chose peut donc déterminer la référence d’un terme, avant même que cette nature ne soit découverte. Mais, de même, aucun ensemble de critères opérationnels ne peut totalement fixer la signification du mot « or », car au fur et à mesure que nous développons de meilleures théories de la constitution de l’or et des tests plus élaborés du comportement des substances, nous pouvons toujours découvrir des défauts dans les tests précédents. En niant que les noms propres et les termes d’EN soient synonymes de descriptions définies ou se réduisent à des conjonctions de critères, la théorie réhabilite donc en un sens l’idée que les choses et les espèces ont des « essences », ou en tout cas des natures : qu’elles doivent avoir certaines caractéristiques pour être les choses (ou la sorte de choses qu’elles sont). Mais en même temps, chez Putnam, comme chez Kripke, elle « libère » cette notion de ses liens avec une épistémologie a prioriste (Philosophical Papers, vol. 3, 74).

 

 

[1]Kripke S., Naming and Necessity. Oxford : Basil Blackwell, 1980 (Première publication in Harman G. et Davidson D. (éd.), Semantics of Natural Language, Dordrecht, Netherlands, D. Reidel, 1972.) ; traduction française, par F. Récanati et P. Jacob, La logique des noms propres, Paris, Minuit, 1984.

[2]Putnam H., « The meaning of “meaning” », in Gunderson K. (éd.), Language, Mind and Knowledge : Minnesota Studies in the Philosophy of Science, VII, Minneapolis : University of Minnesota Press. 1975. Republié dans Putnam H., Mind, Language and Reality : Philosophical Papers, vol. II, Cambridge, Cambridge University Press, 215-71. Également : Putnam H., Representation and Reality, Cambridge, Mass., MIT Press, 1988 ; trad. fr. par C.Tiercelin, Représentation et réalité, Paris, Gallimard, 1990 ; et Putnam H., Realism with a Human Face (édité par J. Conant), Cambridge, Mass., Harvard University Press ; trad. fr. de C. Tiercelin, Le réalisme à visage humain, Paris, Gallimard, 1991.

[3]Kuhn T.S., The Structure of Scientific Revolutions (3e ed.), Chicago, Chicago University Press, 1996 (Première édition en 1962).

[4]Kipke S., La logique des noms propres, op. cit.