« Les vexations de la nature » : l'épreuve des naturalismes entre Révolution scientifique et Lumières

La Révolution scientifique a souvent été présentée comme le moment d’invention d’un naturalisme occidental. Il fut, selon l’ambition de Francis Bacon, à l’orée du XVIIe siècle, une « histoire de la nature contrainte et vexée » opposée à une « nature déliée et libre ». Le naturalisme issu du vaste mouvement de refondation des savoirs scientifiques à l’époque moderne a ainsi été décrit dans les termes d’une pratique d’objectivation, de séparation de la nature et de l’artifice, de mise en ordre, de contrôle, de maîtrise d’une nature jugée dangereuse, par le travail inlassable de classification, de catégorisation, d’ingénierie. À la théorie des ordres sociaux, les naturalistes auraient répondu par la mise en ordre de la nature, par la défense de son unité. La thèse soutenue par Bachelard en 1938 était tout entière contenue dans ces deux formules : « l’esprit scientifique doit se former contre la Nature » et « l’esprit scientifique doit se former en se réformant ». Dès 1948, Lucien Febvre proposait pourtant une autre voie. Il répondait ainsi à la critique qu’Alexandre Koyré avait adressée à son Rabelais en soulignant l’importance de ces contre-cultures des sciences et incitait les historiens des sciences à complexifier leurs récits.

Les recherches menées en histoire des sciences depuis une trentaine d’années sont allées dans ce sens et ont déplacé le cadre d’analyse en recontextualisant les pratiques naturalistes des XVIIe et XVIIIe siècles. Elles l’ont fait en montrant qu’il fallait sans doute à la fois pluraliser les cultures naturalistes des Modernes en signalant les tensions entre différentes conceptions de la nature (au-delà des oppositions classiques entre plénisme et atomisme, mécanisme et vitalisme, etc.), et en montrant les effets d’une nouvelle instrumentation et des techniques intellectuelles qui équipent cette « révolution scientifique » – le microscope et les automates ouvrent de nouvelles réflexions sur les principes du vivant. Ces recherches ont conduit à une réévaluation des savoirs empiriques (observation, description, collection), ainsi qu’à une meilleure compréhension des dispositifs mis en œuvre aux côtés de la mesure et de la quantification pour produire les régularités de la nature. Elles ont montré aussi l’insistance, sinon l’obsession, pour le visible et les représentations visuelles à la fois pour enregistrer, comparer et objectiver et rappeler l’importance encore vive des enjeux esthétiques dans la démarche de classification.

Le second point de basculement historiographique a porté sur la question de l’autorité morale et politique sur laquelle ces pratiques naturalistes s’adossent aux XVIIe et XVIIIe siècles. L’histoire des sciences n’a pas simplement exploré les théories scientifiques et les épistémologies, mais a cherché à comprendre l’articulation entre le développement des naturalismes et la mise en place des cultures absolutistes. Ainsi, derrière Tournefort et les botanistes du roi, un réseau qui est établi sous l’impulsion de Louis XIV qui fait de Versailles un véritable laboratoire naturaliste d’un « absolutisme écologique ». Autour de Linnée, en Suède, c’est tout une économie politique centrée sur les ressources naturelles qui propulse l’histoire naturelle en savoir d’État. Crédit, autorité et utilité encourage une nouvelle philosophie politique de la nature qui va redistribuer et hiérarchiser les autres pratiques naturalistes. Au lieu de rejeter, comme Bachelard en son temps, ces pratiques du côté des pseudo-sciences, l’histoire des sciences actuelle les mobilise pour comprendre la survivance ou le maintien de visions analogistes ou animistes au cœur même de l’Europe des Lumières. Bien qu’objets d’attaques polémiques des philosophes contre les superstitions et les différentes formes de croyances en la « surnature », ou d’une relégation, du côté des savoirs locaux ou indigènes, comme l’a montré Alix Cooper, la place de ces pratiques est maintenue active, y compris dans les comptes rendus et les discussions scientifiques des grandes académies jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. On a peut-être été trop rapide à considérer les dénonciations comme efficaces ; ou à enfermer la discussion autour des « obstacles » ou des « résistances » à la marche irrésistible de la « Révolution scientifique », sans donner sa chance à un Ancien Régime naturaliste complexe et multiple qui durera jusqu’au triomphe de la science au XIXe siècle.

Un autre élément vient enfin troubler le bel ordonnancement mis en place avec succès par Michel Foucault, à savoir l’ouverture vers les mondes lointains. On insistera sur la manière dont le naturalisme occidental est aussi un produit des rencontres, des déplacements, des séjours plus ou moins longs aux confins du monde. En premier lieu, on cherchera à mesurer les effets de la projection naturaliste européenne par le biais des empires. On soulignera ainsi que le naturalisme européen est conçu comme un outil d’échange et de commensurabilité, notamment par les diplomates, avec les grands empires chinois, du Japon et moghol. Les rencontres avec ces autres cultures naturalistes impériales enrichissent et mettent à l’épreuve les pratiques européennes en bouleversant les taxinomies établies et font déjà de la nature un objet-frontière central dans les discussions. Ensuite, l’inventaire du monde naturel lointain entrepris par cet empire des sciences se double de l’idée d’une bio-prospection, à la fois botanique et humaine, et d’un inventaire des ressources naturelles, des pharmacopées, conformément à un modèle des sciences camérales, lié à un néo-mercantilisme. Les « apôtres » linnéens envoyés aux quatre coins du monde au milieu du XVIIIe siècle sont ainsi en quête d’une nature à domestiquer et à acclimatiser en Europe, non sans échec – Linnée ne parviendra jamais à produire du thé à Upsalla. Ces grandes opérations de « diplomatie scientifique » viennent faire oublier les impasses et les limites des contacts avec les Polynésiens, les esclaves africains, les Amérindiens. Ainsi, on se demandera in fine comment ces dynamiques scientifiques ont pu produire un partage géographique et ontologique.