Présentation

[Jean-Luc Fournet]

La papyrologie est probablement aujourd’hui la science de l’Antiquité qui a le plus fort potentiel de renouvellement avec une masse incalculable de textes à éditer, qu’ils appartiennent aux collections déjà constituées (estimés à plusieurs centaines de milliers) ou qu’ils soient exhumés des fouilles qui ne cessent de mettre au jour de la nouvelle documentation. Le travail d’édition de nouveaux textes, le réexamen constant de ceux déjà édités, rendu nécessaire par le progrès de nos connaissances, confèrent à cette discipline une capacité sans pareil de faire progresser notre connaissance de l’Antiquité et du Haut Moyen Âge, aussi bien dans le domaine de la philologie et de la littérature que de l’histoire.

L’apport de la papyrologie ne se limite pas à l’aspect quantitatif de nouveaux textes qui paraissent chaque année (plus de 500) ; il est avant tout qualitatif. Dans le domaine littéraire, il tient aux nouveaux textes que les papyrus ressuscitent, témoins d’une période où le spectre des œuvres lues était beaucoup plus large que ce que nous en ont transmis les manuscrits médiévaux après les choix drastiques qui, notamment à la fin de l’Antiquité, amputèrent une partie du patrimoine littéraire.

L’apport de la papyrologie réside en outre dans la spécificité de l’éclairage historique auquel il soumet les sociétés antiques : à côté des informations livrées par l’épigraphie ou les sources littéraires, qui présentent une image plus idéalisée ou normative des individus et de leurs institutions, les documents de la vie de tous les jours sur papyrus nous font rentrer dans leur quotidien, en donnant à voir l’envers du décor. À l’intentionnalité esthétique, morale ou politique des œuvres littéraires ou des inscriptions publiques répondent — de façon heureusement complémentaire — les données brutes de la documentation papyrologique (certes non dénuée, elle aussi, de biais à déjouer), qui éclaire les individus dans le concret de leur existence et les institutions dans la banalité de leurs procédures.

L’apport de la papyrologie est enfin et surtout de nature méthodologique et n’est pas sans modifier notre façon d’aborder l’Antiquité. Contrairement aux sources littéraires conservées par des témoins récents (le plus souvent médiévaux) et issues d’une longue transmission qui en a altéré à tout le moins la forme, les papyrus sont des documents originaux qui rendent possible une archéologie de l’écrit antique. Avant même de livrer une œuvre ou un acte, un papyrus transmet déjà en soi, par le support choisi, par le type d’écriture adopté et la mise en page du texte, un faisceau de données qui nous en disent beaucoup sur la façon dont les Anciens écrivaient, lisaient, mettaient en forme les auteurs ou les actes dont ils souhaitaient la diffusion.

C’est particulièrement pour l’Antiquité tardive (IVe-VIIe s.) que la papyrologie est en mesure d’apporter une contribution décisive dans le domaine de la culture : outre les œuvres littéraires qu’elle ne cesse de livrer et qui ont complètement renouvelé, ces dernières décennies, notre connaissance de la littérature protobyzantine et de la façon dont elle a évolué au gré des rapports entre paganisme déclinant et christianisme triomphant, les papyrus documentaires apportent eux aussi des informations aussi essentielles que sous-exploitées sur les pratiques culturelles qui irriguent l’ensemble de la société (et pas seulement les élites). C’est en effet une époque où se diffuse à tous les niveaux une conception plus démonstrative de la culture qui marque profondément la rédaction des documents. Ceux-ci deviennent alors, si on veut bien les analyser sous cet angle, de véritables documents culturels, qui ont l’avantage de permettre une approche plus sociologique de la culture littéraire que ne le permettent les textes littéraires eux-mêmes.

C’est aussi une époque où les particularismes locaux tendent à s’effacer dans bien des domaines et où l’Égypte, terre des papyrus, est de plus en plus à l’unisson de sa capitale, Constantinople. Aussi, dans la société globalisée de l’Antiquité tardive, les papyrus d’Égypte, qui pourraient n’être tenus que pour le reflet d’une situation spécifique, constituent-ils une source inestimable par sa quantité et par les enseignements que l’on peut légitimement en tirer pour le reste de l’Empire. Les découvertes de papyrus dans d’autres pays du Proche- et Moyen-Orient, qui se sont multipliées ces dernières décennies, en désenclavant la papyrologie de l’aire égyptienne, en font une discipline sans cesse plus large et utile pour l’historien de Byzance.

Le programme d’enseignement et de recherches de la chaire « Culture écrite de l’Antiquité tardive et papyrologie byzantine » tente d’équilibrer à la fois l’édition et l’étude de documents nouveaux (notamment dans les séminaires et dans des programmes de recherche développés au sein de l’équipe des mondes byzantins de l’UMR 8167) et l’exploitation des sources autour de thèmes importants (dans le cadre des cours). Certains de ces travaux impliquent aussi le développement de nouveaux instruments de recherche.