Présentation

[Roger Chartier]

L'objet des recherches de cette chaire est l'histoire de la culture écrite en Europe entre XVe et XVIIIe siècles. Une même question sous-tend toutes les enquêtes qui y ont été et y sont menées : celle de la mobilité des œuvres. Leurs migrations impliquent les interventions, les compétences et les décisions de nombreux acteurs : les scribes qui établissent les copies au propre des manuscrits des auteurs, les censeurs qui indiquent leur approbation ou introduisent les corrections qu’ils jugent nécessaires, les traducteurs qui interprètent les textes en mobilisant les répertoires lexicaux et esthétiques qui leur sont disponibles, les éditeurs, imprimeurs ou libraires, qui décident de publier, les correcteurs qui établissent le texte destiné à l’impression, ou encore les typographes dont les habitudes et les préférences, les contraintes et les erreurs contribuent, elles aussi, à la matérialité du texte. Dans certains cas, la chaîne des interventions qui donnent formes et sens aux œuvres ne se limite pas à la publication de pages imprimées : grâce aux décisions des directeurs des troupes ou des entrepreneurs de spectacles, les textes sont donnés à entendre aux spectateurs des théâtres avant leur éventuelle édition. Ce sont ces multiples trajectoires que les recherches poursuivies dans le cadre de cette chaire entendent reconstruire à partir de cas singuliers, qui sont, chacun à sa façon, exemplaires des opérations qui mènent de l’écriture à la publication, de la chronique historique ou du roman à la représentation dramatique, ou encore d’une langue à une autre.

Replacer les textes composés et publiés entre XVIe et XVIIIe siècles dans leur historicité propre est l’un des buts de ces recherches. Pour ce faire, elles s’attachent à repérer les discontinuités les plus fondamentales qui ont transformé les modes de circulation de l’écrit, littéraire ou non. La plus évidente de ces mutations est liée à une invention technique : celle de l’imprimerie par Gutenberg au milieu du XVe siècle. Constater son importance décisive ne doit pas, toutefois, faire oublier que d’autres « révolutions » ont eu autant, sinon plus d’importance dans la longue durée de l’histoire de la culture écrite occidentale : ainsi, aux premiers siècles de l’ère chrétienne, l’apparition d’une forme nouvelle de livre, le codex, fait de feuilles pliées et assemblées ; ainsi, à plusieurs reprises dans le cours des siècles, les mutations des manières de lire, que l’on a pu qualifier de « révolutions ». Par ailleurs, la vigoureuse survivance de la publication manuscrite à l’âge de la presse à imprimer oblige à réévaluer les pouvoirs de l’imprimé et à les situer entre utilité et inquiétude. Moins spectaculaire, mais sans doute plus essentielle pour notre propos, est au cours du XVIIIe siècle, plus tôt ici, plus tard là, l’émergence d’un ordre des discours qui se fonde sur l’individualisation de l’écriture, l’originalité des œuvres et le sacre de l’écrivain. L’articulation de ces trois notions, décisive pour la définition de la propriété littéraire, trouve une forme achevée à la fin du XVIIIe siècle, avec la fétichisation du manuscrit autographe et l’obsession pour la main de l’auteur, devenue garante de l’authenticité et de l’unité de l’œuvre dispersée entre ses différentes éditions. Cette nouvelle économie de l’écriture rompt avec un ordre ancien qui reposait sur de tout autres pratiques : la fréquence de l’écriture en collaboration, le réemploi d’histoires déjà racontées, de lieux communs partagés, de formules répétées, ou encore, les continuelles révisions et continuations d’œuvres toujours ouvertes. C’est dans ce paradigme de l’écriture de fiction que Shakespeare a composé ses pièces et que Cervantès a écrit Don Quichotte. L’indiquer n’est pas oublier que, pour l’un et l’autre, commence très tôt le processus de canonisation qui fait de leurs œuvres des monuments. Mais ce processus va durablement de pair avec la forte conscience de la dimension collective de toutes les productions textuelles (et pas seulement théâtrales) et la faible reconnaissance de l’écrivain comme tel. Ses manuscrits ne méritent pas conservation, ses œuvres ne sont pas sa propriété, ses expériences ne nourrissent aucune biographie littéraire, mais seulement des recueils d’anecdotes. Il en va autrement lorsque l’affirmation de l’originalité créatrice entrelace l’existence et l’écriture, situe les œuvres dans la trame biographique et fait des souffrances ou des bonheurs de l’écrivain la matrice même de son écriture.

Ces recherches voudraient aussi contribuer aux interrogations inspirées par les mutations contemporaines de la culture écrite. La textualité numérique bouscule, en effet, les catégories et les pratiques qui étaient le socle de l’ordre des discours, et des livres, dans lequel furent imaginées, publiées et reçues les œuvres de la première modernité. Les questions sont alors nombreuses. Qu’est-ce qu’un « livre » quand il n’est plus, à la fois et indissociablement, texte et objet ? Comment la perception des œuvres et la compréhension de leur sens se trouvent-elles modifiées par la lecture d’unités textuelles singulières, radicalement détachées de la narration ou de l’argumentation dont elles sont une composante ? Comment concevoir l’édition électronique des œuvres anciennes, celle de Shakespeare ou de Cervantès par exemple, puisque si celle-ci permet de rendre visible la pluralité et l’instabilité historiques des textes, forcément ignorées par les choix qu’imposent les éditions imprimées, elles le font dans une forme d’inscription et de réception de l’écrit tout à fait étrangère à la forme et à la matérialité des livres qui les ont proposés à leurs lecteurs du passé – ou, pour un temps encore, du présent ?

Ces questions ne sont pas abordées de front dans les travaux de la chaire. D’autres le font mieux que ne pourrais. Mais elles y sont présentes, explicitement ou implicitement. Soit parce que le monde numérique modifie d’ores et déjà la discipline historique, en proposant de nouvelles formes de publication, en transformant les procédures de la démonstration et les techniques de la preuve, et, finalement en permettant une relation nouvelle, mieux informée et plus critique, entre le lecteur et le texte. Soit parce que la mise en évidence des catégories et des pratiques de la culture écrite dont nous avons héritée autorise, peut-être, à mieux situer les mutations du temps présent. Entre les jugements apocalyptiques qui les identifient comme la mort de l’écrit et les appréciations bénignes qui perçoivent de rassurantes continuités, il est une autre voie possible et nécessaire. Elle s’appuie sur l’histoire, non pas pour énoncer d’incertaines prophéties, mais pour mieux comprendre la coexistence actuelle (et peut-être durable) entre différentes modalités de l’écrit, manuscrit, imprimé et électronique, et surtout pour repérer avec plus de rigueur comment et pourquoi sont mises en question dans le monde numérique les notions qui ont fondé la définition de l’œuvre comme œuvre, la relation entre l’écriture et l’individualité et la propriété intellectuelle.