Les bases d'un État moderne ?

Les réformes de Mahmud ne se limitent pas à la réorganisation de l’armée, à l’adoption de costumes etd’apparences occidentales ou à des festins bravant les interdits religieux. Il est aussi question d’une dimension politique visant une modification des rapports entre l’État – le sultan – et ses sujets.Cette dimension « libérale », nous l’avons déjà dit, s’efface souvent devant la violence de la répression exercée par le nouveau système contre les éléments de la population jugés dangereux ; elle n’en existe pas moins dans les esprits et, parfois, dans les actes, créant ainsi une attente auprès de certains groupes. En tête deliste, l’intention, prêtée à Mahmud dès le lendemain de la « révolution » du 15-16 juin 1826, d’abolir la pratique de la confiscation (müsadere) qui depuis des siècles a donné aux sultans le pouvoir arbitraire demettre la main sur la fortune dedignitaires déchus ou disgraciés. Pour un empire dont l’efficacité etl’assiette fiscales étaient réduites, c’était là un moyen pratique de renflouer les caisses de l’État, mais dont les inconvénients étaient nombreux : instabilité financière et politique, imprévisibilité de la fonction publique, tendance à la reproductiond’abus de pouvoir et d’actions prédatrices…

Évidemment, la décision d’abolir les confiscations ne concernait guère la majorité de la population, mais uniquement les membres de la classe dirigeante qui se sentaient visés. Il est donc probable que si Mahmud II s’était prononcé en faveur d’une telle mesure, c’était avant tout pour s’assurer le soutien des dignitaires en ce moment de crise intense. C’est dans cette optique qu’il faut lire les rapports suggérant qu’il avait tout particulièrement tenu à assurer les ulema (le « clergé ») de cette intention, dans un contextede « guerre sainte » menée contre les janissaires et leurs associés. Dans le même ordre d’idées, on rapporte qu’il avait demandé aux membres du conseil d’abandonner l’étiquette qui leur interdisait de s’asseoir en sa présence et qu’il avait fini par devoir les y obliger…

Néanmoins,ces promesses réitérées étaient contredites par une ligne d’action beaucoup moins coulante en la matière, notamment en ce qui concernait les avoirs de certains non musulmans fortunés. Le « banquier » juif des janissaires avait été arrêté, puis relâché, ses comptes étant en règle ; leur fournisseur grec en viande fut moins heureux : la terreur le paralysa lorsqu’il fut arrêté et son silence ayant été interprété comme une preuve de collusion, il fut exécuté. D’ailleurs le répit de son collègue juif ne fut que de courte durée : il fut à nouveau arrêté trois semaines plus tard, mis à mort et sa fortune de quelque soixante-dix millions de piastres fut confisquée. Il est clair que pour le moment, ces belles promesses étaient restées lettre morte. On rapportait que le sultan, à la vue d’un palais récemment élevé sur le Bosphore s’était écrié : «Quel est le fou qui veut me donner une si grande tentation ? ».

La même incohérence caractérisait les relations du sultan avec la population non musulmane de l’empire, les rayas selon la terminologie occidentale de l’époque. On prêtait à Mahmud l’intention de promouvoir une sorte de fraternité de ses sujets au-delà des fossés confessionnels et certaines mesures semblent bien confirmer une telle politique. En revanche, de nombreux édits, notamment en matière de pratiques somptuaires et vestimentaires, imposaient de sévères restrictions aux non musulmans afin de les obliger à se conformer au statut d’infériorité et de soumission qui les caractérisait dans la hiérarchie sociale de l’empire.

Il n’y a guère de mystère : ces hésitations et incohérences sont le reflet d’un phénomène de gestation qui prépare graduellement le terrain vers un nouvel ordre de choses, dont les Tanzimat (1839) constitueront le véritable point de départ. Pour le moment, le progrès se limite surtout à des transformations matérielles et institutionnelles concrètes : création des écoles de médecine (1827), militaire (1834) et d’administration (1838) ; premier recensement (1831) ; premier journal officiel (1831) ; établissement d’un Conseil suprême (1837) ; institution de passeports (1838)…

Une dernière digression permettra de donner un exemple concret de cet étrange phénomène de gestation : l’enfance et les débuts du futur Edhem Pacha (1818 ?-1893), qui semblent résumer les incohérences et les contradictions du règne de Mahmud, ainsi que le potentiel de modernité qu’il porte en lui. Rescapé du célèbre massacre de Chio (1822), cet enfant est acquis par Husrev Pacha et formé avec les autres jeunes esclaves du vieux pacha, digne représentant de la « vieille Turquie ». Pourtant, en 1830, il fait partie d’un groupe de quatre jeunes esclaves triés sur le volet que leur maître confie à l’orientaliste Amédée Jaubert afin d’être éduqués en France. Le jeune Edhem fait ses classes à l’Institution Barbet, entre à l’École des mines dont il ressort ingénieur en 1838 et retourne au pays où l’attend une carrière bureaucratique qui l’amènera jusqu’au grand vizirat en 1877, sans compter sa réussite familiale qui garantit à sa descendance, à commencer par son fils aîné, le célèbre peintre et muséologue Osman Hamdi Bey, une prééminence dans le domaine des arts et des sciences pendant les dernières décennies de l’empire. Exemple flagrant, quoiqu’un peu exceptionnel, du potentiel qui couve pendant les tâtonnements du règne de Mahmud II.