Le fait urbain en Asie centrale préislamique : approche diachronique, approche synchronique, III : la crise urbaine et la réurbanisation (IIIᵉ-VIᵉ s.), un processus général ? (cours du 23 février 2017)

Rien de tel n’a été transmis pour l’Asie centrale. En contrepartie, la Sogdiane fournit pour ces époques des données témoignant d’une assimilation rapide des vagues successives de nouveaux venus, notamment dans la classe marchande alors en pleine expansion sur les routes du commerce. Dans les inscriptions sogdiennes du haut Indus, datables du Vsiècle environ, « Khūn » représente un tiers des noms ; parmi eux, seize dont les pères portent des noms sogdiens. Au début du VIIIsiècle, le souverain de Boukhara s’appellera encore Khūnak. La peinture de la cella du temple de Dzhartepe (Vsiècle, pré-hephtalite ?) montre probablement la nouvelle aristocratie mixte à la chasse dans le « paradis » des souverains de Samarkand. Linguistiquement, on a pour la période pré-hephtalite quelques rares indices onomastiques indiquant une langue altaïque : Khunkhas = « khan des Huns », « Huns Oghlar » <*Oghullar, « Huns princiers » ou « Huns Oghur » (les Oghur seront plus tard l’autre grande division des Turcs avec les Oghuz).

Pour l’époque hephtalite, les données textuelles deviennent encore plus nombreuses et diverses, mais elles laissent sur des impressions très contrastées. Il y a deux manières d’envisager ces contrastes : une structure politico-sociale hybride ou une évolution chronologique. Un peu des deux sans doute.

Au Tokharestān, la strate dirigeante des Hephtalites, le milieu que les envoyés chinois rencontraient sur les piémonts orientaux, a longtemps conservé un mode de vie nomade, y compris les pratiques funéraires, pleinement confirmées dans cette région par l’archéologie. Les chroniques chinoises admettent que les informations sur leurs origines sont contradictoires ; celle qui remonte aux premiers contacts, le Weishu, les fait venir comme leurs prédécesseurs de la grande migration de 350-370, mais contrairement à eux l’onomastique des souverains n’est pas altaïque. Une fois établis, ils sont restés dans la coulisse pendant un siècle, ce qui a sans doute permis une première acculturation. La polyandrie décrite par les Chinois a entraîné sur une fausse piste himalayenne/pamirienne. Elle est en fait attestée par un contrat de mariage de Rōb dès 332, avant toute invasion nomade : c’est un usage local. Le dernier témoignage chinois (dans le Zhoushu) pour l’époque « impériale » des Hephtalites mentionne une grande capitale fortifiée, Badiyan (bǝit-tɛj-jian), où se trouvent « beaucoup de temples (non bouddhiques ?) et de pagodes » ; bien qu’on en ait douté c’est sans doute une forme suffixée du nom de Balkh, lequel se prononçait alors Vakht.

En Sogdiane, ils apparaissent non comme des nomades mais comme les émissaires d’un État déjà stabilisé, qui installe des garnisons dans les villes et sans doute aussi des branches dynastiques. Dès 484, le roi hephtalite affronté à Pērōz s’appelle Akhshūndhār, un titre royal sogdien.

On ne sait pas au juste à laquelle de ces deux parties de l’empire s’applique le témoignage de l’historien byzantin Procope (Guerres, I.iii.3-6), qui tend nettement vers la version sédentaire :

[…] ils ne sont pas nomades comme les autres peuples Huns, mais depuis longtemps ils se sont établis sur de bonnes terres […] ; puisqu’ils possèdent une constitution normée ils observent le droit et la justice dans leurs affaires, à la fois entre eux et avec leurs voisins, à un degré non moindre que les Romains et les Perses.

Ceci désigne-t-il un droit tribal (comme sera plus tard le yasaq mongol ?), ou l’adoption du droit iranien des pays soumis ? Son témoignage est corroboré par son continuateur Ménandre : en 567, juste après la victoire des Turcs sur les Hephtalites, le Sogdien Maniakh, envoyé du qaghan à Byzance, à qui l’on demande : « les Hephtalites vivent-ils dans des villes ou dans des villages ? », répond : « dans des villes ».

L’appropriation d’une culture étatique se marque par leur fiscalité redoutablement efficace (Rōb, contrat J, en 517 : « la taxe des seigneurs hephtalites sur notre maison était lourde, et je n’ai aucun actif domestique sur lequel nous puissions la payer », ce qui rappelle à la même date le témoignage de Songyun pour les Hephtalites du Gandhāra). Il faut en tenir compte pour expliquer l’ampleur de leurs armées. Pour les effectifs militaires, c’est la seule fois où nous avons des chiffres, qui ne paraissent pas invraisemblables (Beishi : « à peu près 100 000 hommes de troupe » – le caractère chinois bu peut signifier à la fois « tribu » et « troupes », mais c’est sans doute le second sens)10. Leurs victoires militaires sur les Perses leur ont apporté le contrôle des provinces orientales (Merv, Hérat, Sistān) et des ressources énormes en métal précieux : entre 476 (première défaite de Pērōz) et 531 (interruption du tribut par Khosrow Ier), ils auraient, si les chiffres transmis pour le tribut sont fiables, reçu la plus grande partie de la masse monétaire émise par l’État sassanide. Effectivement, les numismates notent des émissions massives de Pērōz à partir de 476, et à Chaganiān (Tokharestān septentrional) toute la monnaie d’argent en circulation pendant des décennies a consisté en monnaies de Pērōz contremarquées. Par conséquent, les Hephtalites n’ont pas été incités à émettre en masse des monnaies de type original au Tokharestān, ils l’ont fait seulement en Inde.

[10]. Tenir compte cependant d’un correctif apporté par É. de la Vaissière, « Early medieval Central Asian population estimates », JESHO, vol. 60, 2017, p. 788-817, ici p. 813 : les chiffres ronds transmis par les sources étrangères, jusqu’à la période mongole, correspondent à des tümen, unités théoriques de mobilisation de 10 000 hommes, dont le taux de remplissage effectif pourrait n’avoir pas excédé 50 % ou même moins.