Le fait urbain en Asie centrale préislamique : approche diachronique, approche synchronique, III : la crise urbaine et la réurbanisation (IIIᵉ-VIᵉ s.), un processus général ? (cours du 16 mars 2017)

Pour les monnaies, la chronologie est en cours d’amélioration, après la liquidation de certaines théories impossibles sur le monnayage kouchan et post-kouchan (Göbl, Zejmal’) et l’affinement (très relatif) des connaissances sur les petites monnayages d’argent des principautés sogdiennes jusqu’au VIsiècle, mais les trouvailles associées en stratigraphie aux remparts sont rares pour ces périodes. Pour la céramique, la précision ne descend généralement pas au-dessous d’un siècle ou un demi-siècle, encore moins pour la période très peu innovante du IIe au Vsiècle, ce qui impose un maillage plus lâche que la chronologie politique. Cette situation fâcheuse se ressent particulièrement à Pendjikent où les destructions partielles et reconstructions de remparts, avec parfois des déprises urbaines temporaires, obéissent tout au long des VIe et VIIsiècles à un rythme saccadé sans qu’on sache rien de précis sur l’histoire politique de la ville à ces époques. Au vu du survol événementiel présenté dans les cours précédents, on s’attendrait à trouver en Sogdiane les traces violentes de trois invasions principales : les Chionites vers 360, les Hephtalites vers 480 (ou peut-être seulement en 509, selon une autre interprétation des données chinoises), les Turcs en 556 ; par ailleurs, nous savons que la population de Samarkand fut raflée par un qaghan turc en 640. Il est possible que certaines traces de destruction relevées à Pendjikent et sur d’autres sites correspondent à l’un ou l’autre de ces épisodes, mais on n’a aucune certitude.

Un premier point d’arrêt : l’épisode chionite du IVsiècle. L’impression archéologique vers 400 (c’est aussi l’époque du sac de Rome par Alaric) est que partout les grandes villes héritées de l’Antiquité (Bactres, Samarkand, Merv) ont régressé ou régressent en surface, sans cependant disparaître. Les villes moyennes les mieux étudiées (voir le cours 2013-2014, https://journals.openedition.org/annuaire-cdf/11929) apparaissent alors partiellement abandonnées (Dal’verzintepe, Dil’berdzhin, Termez, Toprak-Kala). Dans certains cas, les remparts ne sont plus entretenus, parfois au contraire la fonction urbaine disparaît et le site devient un fort (Toprak-Kala). Parfois ne subsistent à l’intérieur que des monastères bouddhiques (Dal’verzintepe, Termez) ou des temples du « zoroastrisme local » hindouisé (Dil’berdzhin où le temple a son propre rempart). Les parties abandonnées sont réoccupées par des nécropoles (Samarkand, Dal’verzintepe, Toprak-kala, Termez – là il s’agit dans les grottes bouddhiques de Kara-Tepe d’inhumations massives ne relevant pas du rite zoroastrien ni bouddhique : un épisode épidémique ?). Au Tokharestān oriental, à Chaqalak-Tepe, seul village fouillé, le site auparavant non fortifié reçoit alors un double rempart et trois incendies marquent la période des Ve et VIsiècles.

Le phénomène semble général, ce qui pose d’emblée la question d’une insécurité générale et d’un déclin démographique. On aperçoit l’aboutissement du processus à partir du moment où on construit de nouvelles enceintes. En Sogdiane les nouvelles villes fondées à partir du Vs. font 8 à 11 ha. Samarkand, qui reste la ville principale, est passée de 220 à 60 ha. Ce ne sont plus les mêmes types de villes, elles ne remplissent plus les mêmes fonctions qu’à la période antique. Selon Semënov, on passerait alors de l’enceinte-refuge antique, politiquement amorphe, à la cité-État où le corps social prend en charge sa propre défense. À Pendjikent, on ne note aucune trace de la présence de bêtes d’élevage ou de somme. Où donc la fonction d’enceinterefuge pour hommes et troupeaux a-t-elle été transférée ? Déjà dans des caravansérails fortifiés ? Étienne de la Vaissière considère que les caravansérails, sous leur première forme de ribat, ne sont pas antérieurs à la conquête arabe. Il propose pour le haut Moyen Âge une étape intermédiaire, l’hospitalité aristocratique dans les enceintes, en partie non construites à l’intérieur, accolées aux donjons qui se multiplient à cette époque15. On remarque tout de suite ces « tépés à deux étages » quand on parcourt la campagne autour de Samarkand. Très souvent, les plans publiés les escamotent car on n’a fouillé que la forteresse ; il faut recourir aux planches de la collection Arkheologija SSSR où les diverses catégories de sites représentatifs sont reproduites « en rangs d’oignons », sans souci de faire des albums d’art.

Que peut-on dire du contexte social qui a sous-tendu ce phénomène d’encastellamento ? Revenons à la thèse de Tolstov : il y aurait eu à partir du IVsiècle une crise endogène de la « société esclavagiste », une émergence progressive de la société féodale sur fond de déclin de l’autorité étatique, qui aurait joué un rôle beaucoup plus déterminant dans les transformations de l’habitat que l’évolution des techniques de siège, selon lui difficile à démontrer. Un indice fort est la réorganisation du système des canaux. Dans l’Antiquité, les défenses du Khorezm sont sur les queues des canaux magistraux, en lisière du désert, et elles obéissent à un système défensif global à l’échelle du pays. Ensuite elles sont plutôt vers les têtes des canaux (ce qu’on constate aussi autour de Samarkand), témoignant d’une fragmentation du contrôle des ressources. Aux VIIe et VIIIsiècles, l’évolution est parachevée par la généralisation du donjon habité juché sur une plateforme, interprétée par Tolstov comme un indice du durcissement des oppositions de classes. Il semble y avoir alors trois ou quatre villes moyennes héritées de la période antique, mais aucune n’a été fouillée et la nouvelle capitale, Kath, est tombée dans l’Amu Darya au Xsiècle. La multiplication des donjons a depuis été relevée aussi en Margiane et en Sogdiane, avec les mêmes types de décors à l’élégance ostentatoire : gaufrures, frises exploitant des jeux d’ombres de la maçonnerie de briques crues. En Sogdiane, ces décors caractérisent les deux résidences royales hors la ville qui sont connues : Varakhsha pour Boukhara, Kafir Kala (Rēwdād) pour Samarkand.

[15]. É. de la Vaissière (dir.), Islamisation de l’Asie centrale, Paris/Louvain, Peeters, « Cahiers de Studia Iranica », vol. 39, 2008, p. 71-94.