Le fait urbain en Asie centrale préislamique : approche diachronique, approche synchronique, III : la crise urbaine et la réurbanisation (IIIᵉ-VIᵉ s.), un processus général ? (cours du 23 mars 2017)

Au Tokharestān, l’étude n’a été qu’amorcée par Galina Pugachenkova et seulement autour de Bactres, dans les années 1970. C’est une lacune fâcheuse car elle nous prive d’une contre-épreuve au modèle liant encastellamento et féodalisation, le Tokharestān ayant, contrairement aux autres régions, toujours vu se reconstruire des structures étatiques, voire impériales. Mieux étudiés ont été les châteaux de terre crue de l’Hindukush central16, mais comme partout se posent des questions de datation. Dans ce cas précis, on a essayé les comparaisons avec les plafonds en pierre

Plat d'Anikovka VIIIe siècle (Grenet)

Figure 2 : Plat d’Anikovka (VIIIe siècle) (© Musée de l’Ermitage)

de Bāmiyān, manifestement exécutés selon les mêmes modèles. Il y a des indices nets d’un continuum entre Sogdiane, Tokharestān et Bāmiyān : les équipes de maçons voyageaient, certains commanditaires aussi (les documents de Rōb et les sources arabo-persanes mentionnent des immigrés sogdiens). Les archéologues soviétiques n’avaient sans doute pas tort de postuler l’affirmation à tous les échelons territoriaux d’une classe aristocratique qui semble avoir voulu se procurer le même type d’habitat.

Quelques images contemporaines ou plus tardives aident à se figurer ces décors, notamment le plat d’Anikovka (conservé à l’Érmitage), exécuté dans le milieu chrétien du Sémiretchié (fig. 2). Le thème figuré est la prise de Jéricho, mais les réalités militaires représentées sont totalement locales, du VIIIsiècle et la composition est télescopée, les épisodes successifs apparaissant réunis dans deux enceintes concentriques comme étaient celles des donjons d’Asie centrale.

Ce schéma de « crise de la société esclavagiste antique » s’est imposé longtemps17, malgré quelques voix un peu discordantes. Gennadij Koshelenko (pour la ParthyèneMargiane) et Èduar Rtveladze (pour le Tokharestān) ont contesté le schéma de remplacement d’un type d’habitat fortifié par un autre. Les villes autodéfendues auraient toujours coexisté avec les « forteresses gouvernementales » défendues par des professionnels, et seuls changeraient les équilibres d’un type à l’autre. Livinskij, qui a souvent pris le contrepied de Tolstov, a voulu remettre en question l’idée de la crise, mais surtout à partir d’observations locales, à savoir ses propres fouilles dans la partie tadjike du Tokharestān, où s’observe dans quelques cas une continuité des villes moyennes avec la période précédente (Kafir Kala, Kala-i Kafirnigan, Zartepa du côté ouzbek). La région, à l’écart des grands couloirs d’invasion comme du front sassanide, pourrait avoir été relativement épargnée par les troubles. L’école de Pendjikent (Marshak, Raspopova, Semënov) s’est au contraire inscrite globalement dans la lignée de Tolstov, en versant au débat la masse des données sogdiennes18.

On peut admettre que la rétractation a suivi des rythmes différents selon qu’il s’est agi de la Sogdiane ou des régions méridionales. En Sogdiane, la déprise urbaine est en fait l’aboutissement d’un long processus qui débute après la fin de la domination grecque. Au sein même de la Sogdiane, on observe des rythmes décalés : en lisière sud-ouest, Erkurgan (Nakhshāb) est alors plus importante que Samarkand. C’est un site très intéressant, dont la fouille n’a été que partiellement publiée19 et devrait être reprise. Il subsiste un doute sur la chronologie des remparts : pour certains, l’immense mur extérieur de 4,5 km est celui hérité de l’époque achéménide (où sa construction est attestée par les archives du satrape de Bactres) et le mur intérieur témoignerait d’un recentrement ultérieur ; pour d’autres, c’est l’inverse. En tout cas, même si la ville a été recentrée, c’était sur une surface plus vaste que celle occupée par Samarkand à cette époque. Elle reste prospère jusqu’au VIe siècle, avec de grands monuments. Elle a probablement profité de sa situation géographique intermédiaire entre l’empire kouchan et la confédération Kangju. Le déclin serait survenu par suite d’une position défavorable sur la ligne de front entre Hephtalites et Turcs, puis Turcs et Sassanides. Bactres a connu le même problème.

Après avoir considéré la crise, il faut scruter les indices de sortie de crise. En Sogdiane, on détecte dès les IIIe et IVsiècles un premier dynamisme de constructions militaires, mais pas encore vraiment urbaines, sans qu’on puisse être plus précis sur les coïncidences avec les bouleversements politiques (mise en défense avant l’invasion chionite, ou au contraire établissement de nouveaux maîtres du sol après cette invasion ?). On observe en tout cas à ce moment l’apparition simultanée dans tout l’espace politique « Kangju » d’une architecture militaire commune assez sophistiquée, qui se décline selon trois types : de petits forts carrés à tours d’angle rondes ; des forteresses quadrilobées plus importantes ; des forts ronds à plan intérieur orthogonal (un plan qui paraît d’origine chorasmienne)20. Pour chacun des trois, on a supposé une destination cultuelle, idée fortement remise en cause aujourd’hui. À Pendjikent apparaît au IVsiècle un premier établissement fortifié de

Plan de Samarkand au VIIe siècle

Figure 3 : Plan de Samarkand au VIIsiècle

plan carré, d’un hectare ; un établissement identique avait été édifié au siècle précédent à la citadelle de Paykand, dans un contexte bien particulier, un empiètement sassanide attesté par des monnaies de Shāpur Ier.

À partir du Vsiècle, le dynamisme des constructions militaires se confirme, particulièrement bien étudié en Sogdiane où il présente deux aspects :
1) La diffusion, y compris dans les hautes vallées, de fortins d’aspect très semblable, poursuivant en le modifiant le premier type des forteresses de la période précédente : carrés, de 18 m de côté, munis de quatre tours d’angle carrées ; murs minces ; multiples archères.
2) Un phénomène nouveau qu’on a déjà signal頝: la fondation planifiée de nouvelles villes fortifiées, moyennes (8-10 hectares), à réseau de rues orthogonal, apparaissant au pied de citadelles préexistantes, dans le cours du Vs. sans qu’on puisse être plus précis. Les mieux connues sont Pendjikent, Paykend, Rabinjan, Varakhsha ; on soupçonne un schéma identique à la ville ancienne de Boukhara. À Samarkand sont édifiés les murs intérieurs entérinant les nouvelles limites de la ville, tandis que le socle de la citadelle est rehaussé de quatre mètres (fig. 3). Dans ce cas, et dans ce cas seulement, on peut avec vraisemblance mettre en rapport cet investissement avec une initiative politique identifiable : l’installation d’une branche des Kidarites, documentée par un sceau précédemment mentionné, puis de la branche nord des Hephtalites. Ailleurs ces initiatives se déroulent dans le silence des textes. À Pendjikent, on a des indices archéologiques d’une contribution de réfugiés du Tokharestān.

Château de Chil'khudzhra VIe-VIIe siècles (Grenet)

Figure 4 : Château de Chil’khudzhra (VIe-VIIsiècles) : rez-de-chausée avec locaux de stockage ; étage avec plafond à lanterne au salon ; coupe architectonique

Un facteur qu’il faut probablement prendre en compte, bien qu’aucune source ne le confirme directement, est l’enrichissement de l’État et de la société hephtalites par le tribut sassanide. L’impact du grand commerce, que la Sogdiane prend alors définitivement sous son contrôle, semble relever d’une causalité moins directe. Un aspect commercial, mais local, pourrait cependant expliquer le caractère très professionnel, peu empirique, des plans et du décorum architectural : le châtelain, ou son supérieur, choisissait l’enveloppe « sur catalogue », tandis que les espaces intérieurs étaient improvisés au moment de l’exécution. Les châteaux les plus sophistiqués et les mieux conservés, un peu plus tardifs (VIe-VIIsiècles), sont en Ustrushana : Chil’khudzhra (fig. 4), Urta-kurgan où les poutres brûlées permettent de restituer un plafond « à lanterne » très semblable à ceux des grandes maisons de Pendjikent et des imitations en pierre dans les grottes de Bāmiyān. Derrière tout cela on devine une demande étatique ou aristocratique très solvable, à laquelle auraient répondu des professionnels itinérants, architectes, ou disons plutôt chefs de chantiers.

[16]. M.  Le Berre, Monuments pré-islamiques de l’Hindukush central, Paris, Éditions Recherche sur les civilisations, 1987.
[17]. Voir le livre classique de A. M. Belenitskij, I. B. Bentovich et O. G. Bol'shakov, Rannesrednevekovyj gorod Srednej Azii, Léningrad, 1973.
[18]. Il ne semble pas qu’on ait encore testé pour l’Asie centrale le modèle khaldounien des cycles de 100-120 ans : désarmement des populations autochtones soumises à la pression fiscale, délégation de la force militaire à des groupes tribaux étrangers aux fondateurs d’empires et qui finissent par monter en puissance, « squattérisation » des espaces urbains en fin de cycle, etc. La matière ne manquerait pourtant pas pour plusieurs périodes, préislamiques comme islamiques.
[19]. R. Sulejmanov, Drevnij Nakhshab, Samarkand, Tachkent, 2000.
[20]. F.  Grenet, « A view from Samarkand: the Chionite and Kidarite periods in the archaeology of Sogdiana », in M. Alram, D. Klimburg-Salter et M. Pfisterer (dir.), Coins, art and chronology, t. II, Vienne, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, 2010, p. 267-281.