Rustam le noir ou l'identité d'un héros Anna Caiozzo (Paris VII), le 23 février 2017

Les miniatures dédiées au héros Rustam sont souvent le cœur des programmes iconographiques au XVsiècle, sous les Timourides et les Turkmènes. La présentation s’est concentrée sur ce personnage emblématique du Shāhnāme de Ferdowsi qui évoque cette part d’épopée Saka intégrée aux légendes iraniennes, tout en s’interrogeant à la fois sur l’élaboration picturale de cette figure et sur les fonctions qu’elle jouait dans les copies enluminées.

L’un des premiers traits soulignés par les miniaturistes repose sur l’identité étrangère du héros, représenté roux de cheveux et de barbe, une figure archaïque, violente et brutale, en dichotomie avec celle du roi impeccable et parfait. Rustam le Saka entretient des liens avec la férocité, le sang qui inaugure sa naissance, et incarne bien la seconde fonction au service des rois de Perse. Il est le chasseur noir dont le haft khwān (les sept prouesses) s’effectue sur les confins, l’auteur d’exploits militaires singuliers redevables à son exceptionnelle vigueur. Avec son père Zāl il apporte aussi aide et conseil aux rois de Perse, mais il incarne surtout le corps de substitution du roi, affrontant l’impur sous la forme de personnages de l’autre monde ou de la frontière comme lui-même, monstres, dīv-s, sorciers, cannibales…

Si l’origine des rois du Zabūlistān est le Séistan, la région de la rivière Helmand, Rustam est de fait le gardien de la gloire royale qui réside dans les eaux (O. Davidson), d’où peut-être provient son vêtement imperméable, imputrescible comme la peau des castors (S. Shahbazi) ; d’ailleurs, le héros comme sa famille sont au moins, du point de vue de l’onomastique, liés aux eaux.

Toutefois, c’est dans l’opposition noir/blanc soulignée par divers travaux (W. Hanaway, Dick Davis) que se construit le personnage, en regard de son père Zāl, albinos, maître de sagesse et magicien, pupille de la Sīmurgh qui est aussi le mentor de son fils auquel elle offre la fameuse palangina (le vêtement en peau de panthère) et la protection de l’oiseau mystérieux.

Malgré une destinée tragique imputée à l’usage de la magie, à sa fierté et peut-être aussi aux valeurs dépassées que lui et sa famille incarnaient, le héros « au corps d’éléphant » demeurait apprécié des princes et aristocrates turco-mongols commanditaires de manuscrits enluminés, à tel point que le peintre du Shāhnāma de Bāysunghur Mirza, petit-fils de Tamerlan (Téhéran, Gulistan Palace Museum, ms 716, daté de 1435), lui rendit un discret hommage, en présentant son tombeau à l’image de celui du grand Tīmūr, avec lequel une évidente analogie semble se construire au travers des images.

Article en référence : Caiozzo A., « Le sang du héros. Les imaginaires du corps héroïque dans les copies enluminées de l’épopée des rois de Perse aux XIVe et XVsiècles (époque timouride et turkmène) », in A. Zouache et P. Koeschet (dir.), Annales islamologiques. Le corps dans l’espace islamique médiéval, vol. 48, n° 1, 2014, p. 135-157.