Cours introductif (4) : Perception du multilinguisme dans le monde gréco-romain (fin)

La conquête romaine du monde grec aurait pu s’accompagner d’une latinisation des provinces grecques, mais les Romains eurent l’intelligence pragmatique de ne pas imposer le latin, qui ne s’y introduisit pas moins par le biais des institutions, de l’armée et du commerce. Le latin acquit ainsi pour les Grecs un statut à part qui contribua à l’arracher à l’amas confus des langues barbares. Se développa alors une réflexion essayant de justifier, sur un plan intellectuel, la position nouvelle et avantageuse du latin due à l’hégémonie politique romaine, qui trouve son meilleur représentant en Denys d’Halicarnasse (vers 60 av.-après 8 apr. J.-C.).

Quant aux autres langues, l’Empire, déjà confronté à celles parlées dans ses provinces, instaura de nouvelles conditions qui facilitèrent le tourisme, intensifièrent les échanges commerciaux et renforcèrent les brassages ethniques au gré des recrutements et des affectations militaires. Cette forme de globalisation entraîna, sinon une tolérance, du moins une meilleure connaissance et une acceptation de facto de la diversité linguistique. En même temps que l’Empire s’ouvrait à d’autres langues, il se devait de contrôler cette ouverture et éventuellement de la corriger ou de la moduler, écartelé qu’il était entre l’acceptation pragmatique des diversités locales et la nécessité de maintenir son unité, qui passait aussi et surtout par la langue.

L’autre facteur qui contribua à sensibiliser au fait multilingue fut le christianisme. Le multilinguisme occupe une grande place dans la pensée chrétienne et a suscité une réflexion théorique s’appuyant sur deux passages-clés des Écritures : l’épisode de la Tour de Babel (Genèse 11) qui a fondé l’idée que le multilinguisme est une sorte de péché originel résultant de l’orgueil des hommes et précipitant l’humanité dans le chaos de la diversité et la discorde de l’incompréhension ; et l’épisode de la glossolalie (Actes des Apôtres 2, 6), contrepartie positive, qui, à la confusion de l’incommunicabilité, substitue le charisme de la communication universelle.

Les exégèses de ces textes ont suscité toute une réflexion sur la langue originelle. La plupart des commentateurs ont conclu qu’il s’agissait de l’hébreu, qui rejoint ainsi le peloton des langues supérieures à côté du grec et du latin. Par ailleurs, en affirmant que les langues étaient toutes des créations de Dieu, ils fondaient leur égalité et remettaient en cause l’hégémonie du grec.

Ce travail théorique des penseurs chrétiens s’appuya enfin sur le développement de l’Église, sa pratique du pouvoir et sa mission évangélique. L’Église connut les mêmes tiraillements que l’État entre la prise en compte des diversités linguistiques des populations et la nécessité d’assurer l’unité de cette mosaïque ethnique ; entre sa vocation évangélique (1 Corinthiens 14) qui la mettait en contact avec des non-hellénophones aux traditions variées – et aux lectures elles aussi potentiellement diversifiées des Écritures – et le besoin de garantir l’orthodoxie. Elle parvint à résoudre le dilemme en autorisant l’usage liturgique des langues nationales tout en garantissant au grec une prééminence qui assurait la perpétuation des Écritures dans leur intégrité et qui était susceptible de veiller sur l’orthodoxie en luttant contre les interprétations déviantes.