L'arabe face au grec (6) : L'impact de l'arabisation sur le grec

La cohabitation entre grec et arabe n’a pas duré assez longtemps pour que le premier ait été marqué par le second, d’autant que les Arabo-Musulmans n’ont pas, dans un premier temps, eu une politique très contraignante en matière linguistique. C’est précisément quand l’arabe commence à s’imposer dans le paysage linguistique de l’Égypte que le grec disparaît. L’influence de l’arabe sur le grec, nécessairement limitée, contrairement à celle qu’a subie le copte avec lequel il a cohabité beaucoup plus longtemps, se manifeste à plusieurs niveaux.

1)    Nouveautés lexicales se déclinant en (a) translittérations (ex. ἀμιραλμουμνιν < amīr al-mu’minīn « commandeur des croyants »), (b) emprunts hellénisés (ex. καλαφάτης < qalafāṭ, ğalafāṭ « calfat »), (c) calques sémantiques (ex. σύμβουλος « gouverneur » < mušīr « conseiller » ?). Ces nouveautés lexicales rendent, comme on s’y attend et comme on l’avait déjà constaté avec les emprunts perses, des réalités nouvelles de nature religieuse (αβδελλα, ἀμιραλμουμνιν, μασγιδᾶς), institutionnelle (αλμεδινα ?, ἀμιρ(ᾶς), μασρ, ἀμαλίτης, μαυλεύς, μωαγαρίτης, (πρωτο)σύμβουλος) et fiscale (θεβεδ, καλαφάτης, μησαχα, ῥουζικόν), qui n’existaient pas en grec et qu’ont introduites les nouveaux conquérants. Elles sont peu nombreuses : les Arabo-Musulmans n’ont pas essayé d’introduire trop de mots étrangers dans le lexique grec, se limitant aux cas indispensables et uniquement dans des documents officiels. Elles sont donc imposées par le nouveau pouvoir et reflètent les nouveautés administratives qu’il a mises en place.

2)    Innovations dans le formulaire de certains documents, qui témoignent aussi de la participation active du nouveau régime à l’élaboration d’une nouvelle diplomatique documentaire, très étrangère à l’esprit gréco-byzantin, qui traduit plus qu’il n’adapte le formulaire arabe. Ce formulaire arabe est attesté très tôt (dès 643), ce qui pourrait signifier qu’il avait été mis au point avant la conquête, probablement en Syrie-Palestine. Outre ces innovations formulaires volontaires, on peut parfois relever des arabismes involontaires qui trahissent l’origine arabe du rédacteur de ces lettres quand elles ne sont pas rédigées par des secrétaires hellénophones.

Si l’on ne se contente plus d’examiner le problème sous le seul angle de la langue et de son expression écrite, mais plus largement sous celui des conditions d’usage du grec et de sa place dans la société, force est de constater que l’arabisation a exercé sur le grec une influence décisive, qui a conduit à sa disparition. La conquête arabe a en effet complètement déséquilibré le rapport qui existait jusqu’alors entre les deux principales langues usitées sur le sol d’Égypte : le grec, qui a depuis toujours l’exclusivité du domaine public et juridique, le copte qui, depuis son invention, se cantonne au domaine privé. Mais c’est là une autre histoire, celle des rapports entre le grec et l’égyptien, qui sera abordée l’an prochain.